Brian Bertelic
15 septembre 2026

De nombreux analystes ont même souligné l’absence de mention directe de la Russie ou de la Chine dans le cadre de la vieille « rivalité entre grandes puissances ».
Pourtant, tout au long du document même, des termes tels que « influences hostiles et subversives » remplaçaient simplement « Russie » et « Chine », réaffirmant ainsi la continuité des objectifs de la politique étrangère US plutôt que de les remettre en cause ou de rompre avec elle.
Ce document de 33 pages comprenait une explication détaillée de la manière exacte dont les États-Unis continueraient à mener la « compétition entre grandes puissances » non seulement contre la Russie et la Chine, mais aussi contre toutes les autres nations faisant obstacle à la primauté étatsunienne.
Dans une section intitulée « priorités », figurait une politique de « partage et transfert des charges » qui stipulait explicitement :
« … les États-Unis organiseront un réseau de partage des charges, avec notre gouvernement comme coordinateur et soutien. Cette approche garantit que les charges sont partagées et que tous ces efforts bénéficient d’une légitimité plus large. Ce modèle reposera sur des partenariats ciblés qui utiliseront des outils économiques pour harmoniser les incitations, partager les charges avec des alliés partageant les mêmes vues et exiger des réformes garantissant une stabilité à long terme. Cette clarté stratégique permettra aux États-Unis de contrer efficacement les influences hostiles et subversives tout en évitant le surengagement et la dispersion qui ont sapé les efforts passés. »
Il convient de noter que la présentation d’un « réseau de partage des charges » étatsunien, décrivant la contrainte exercée sur d’autres nations pour qu’elles servent de prolongement de la puissance et de l’influence des États-Unis, faisait suite à une section intitulée « primauté des nations » affirmant qu’« il est naturel et juste que toutes les nations fassent passer leurs intérêts en premier et préservent leur souveraineté », ce qui constitue donc une contradiction totale.
Cela ne vaut toutefois que si l’on suppose que les États-Unis ont abordé la « primauté des nations » comme un principe général applicable à tous les États, et non simplement comme un moyen de s’affranchir — eux seuls — de leurs obligations au regard du droit international.
La menace de recourir à des « outils économiques » pour « aligner les incitations » et « exiger des réformes » au nom de ce que le document américain qualifie de « stabilité à long terme » n’est clairement qu’un euphémisme pour désigner la contrainte exercée sur les nations afin qu’elles servent les objectifs de la politique étrangère US et, plus précisément, qu’elles maintiennent la primauté des États-Unis, même au détriment de leurs propres intérêts objectifs.
Le « réseau de partage des charges » en pratique
L’une des mises en œuvre les plus manifestes de ce « réseau de partage des charges » a en réalité été annoncée publiquement plusieurs mois avant la publication du document sur la stratégie de sécurité nationale. En février 2025, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, allait exiger publiquement que l’Europe « redouble d’efforts et réaffirme son engagement » envers ce qu’il a qualifié de « besoins immédiats de l’Ukraine en matière de sécurité » et d’« objectifs européens à long terme en matière de défense et de dissuasion ».
À une époque où une grande partie de l’opinion publique et des milieux d’analyse croyait encore que les États-Unis, sous la nouvelle administration Trump, tentaient soit de mettre fin à la guerre en cours en Ukraine, soit de s’en distancier, le secrétaire Hegseth a clairement indiqué que tout changement dans la politique US vis-à-vis de l’Ukraine n’était en réalité qu’une «division du travail», selon ses propres termes, entre les intérêts étatsuniens en Europe et dans le Pacifique, et les limites réalistes empêchant les États-Unis de poursuivre ces deux objectifs sans prélever davantage de ressources auprès de leurs États clients.
Dans le cadre de cette même directive, le secrétaire Hegseth insisterait pour que l’Europe augmente ses dépenses militaires de 2 % à 5 % du PIB de chaque nation — une exigence à laquelle les nations européennes se sont docilement conformées, comme par exemple le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France.
Le secrétaire Hegseth exigerait également explicitement :
« Cela signifie : fournir davantage de munitions et d’équipements. Tirer parti des avantages comparatifs. Développer votre base industrielle de défense. Et surtout, parler franchement à vos citoyens de la menace qui pèse sur l’Europe.
Cela implique notamment de dire sans détour à votre population que seule une augmentation des dépenses de défense permettra de faire face à cette menace. »
L’augmentation des dépenses militaires étant très impopulaire sur l’ensemble du continent européen, il est impératif de créer et de vendre une « menace pesant sur l’Europe » pour mettre en place et exploiter le « réseau de partage des charges » de Washington — une menace qui est dépeinte non seulement à travers des allégations continuellement inventées concernant la Fédération de Russie et ses alliés et partenaires (la Chine, l’Iran et la Corée du Nord), mais aussi par la menace supplémentaire que les États-Unis « abandonnent » l’Europe à la Russie et à sa prétendue « agression ».
Le secrétaire Hegseth a publiquement admis que la relation entre les États-Unis et l’Europe relevait d’une « division du travail », concept développé par la suite dans la Stratégie de sécurité nationale de 2025 sous le nom de « réseau de partage des charges », permettant aux États-Unis de « contrer efficacement les influences hostiles et subversives tout en évitant le sur-étalement et la dispersion des efforts qui ont sapé les initiatives passées ».
La guerre en Ukraine a commencé et reste exclusivement une guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie — une guerre par procuration déclenchée d’abord par la mainmise politique des États-Unis sur l’Ukraine en 2014, puis par la prise de contrôle et l’utilisation des forces armées et des agences de renseignement ukrainiennes aux frontières même de la Russie, et depuis 2022, par la direction de la guerre contre la Russie depuis une base américaine en Allemagne, au sommet de la chaîne de commandement « ukrainienne », notamment en orchestrant des frappes de drones visant à la fois les infrastructures énergétiques situées sur le territoire russe et les navires exportant de l’énergie russe en mer.
Si l’on devait croire le récit des médias occidentaux faisant état d’une « rupture » entre les États-Unis et l’Europe, il faudrait alors croire que les États-Unis sont en train « d’abandonner » l’Europe, voire d’abandonner leur propre guerre par procuration menée par Washington en Ukraine contre la Russie. Cela impliquerait d’ignorer le fait que les États-Unis continuent de diriger la guerre en Ukraine depuis leur base militaire en Allemagne, en fournissant à la fois des armes directement à l’Ukraine, mais aussi des armes à l’Europe destinées explicitement à être ensuite remises à l’Ukraine.
Il faudrait également ignorer l’aveu du secrétaire à la Défense Pete Hegseth, selon lequel les États-Unis n’abandonnent pas leur propre guerre par procuration, mais mettent simplement en œuvre leur « réseau de partage des charges » et appliquent la « division du travail » américano-européenne définie en février 2025.
Réseau de partage des charges : le bureau saoudien
Des mises en scène similaires ont été orchestrées, notamment entre les États-Unis et le Canada, à la suite desquelles le Canada a signé un accord de 100 ans avec l’Ukraine, scellant ainsi, sur le plan rhétorique, son engagement dans ce qui constitue une guerre par procuration menée par les États-Unis.
Plus récemment, l’Arabie saoudite aurait appelé Donald Trump pour solliciter un soutien militaire face aux récentes avancées d’Ansarallah le long des côtes sud-ouest du Yémen voisin. Au milieu du cirque politique quotidien des médias occidentaux, les États-Unis auraient rejeté la demande de Riyad.
En réalité, l’implication saoudienne au Yémen est une guerre étatsunienne qui ne dit pas son nom, et qui s’inscrit dans le cadre plus large de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran lui-même.
Depuis des décennies, les États-Unis renforcent les capacités militaires de l’Arabie saoudite.
Les attaques « saoudiennes » contre des cibles au Yémen — depuis des années — sont menées par des avions de combat de fabrication étatsunienne, entretenus par des sous-traitants étatsuniens, transportant des munitions étatsunienne, et guidés vers leurs cibles grâce aux renseignements, à la surveillance et à la reconnaissance étatsuniens recueillis non seulement par des moyens étatsuniens au-dessus du champ de bataille, mais aussi par des forces spéciales étatsuniennes opérant directement sur le terrain au Yémen.
Alors même que le président US Donald Trump a publiquement rejeté la demande d’aide militaire de Riyad, les États-Unis seraient en train d’étendre leur soutien en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) aux opérations saoudiennes en cours au Yémen.
Dans les médias arabes saoudiens locaux, les avancées d’Ansarallah sont présentées comme une menace existentielle tant pour la sécurité nationale de l’Arabie saoudite que pour la stabilité économique de toute la région, dans le but de contraindre l’opinion publique à accepter les dépenses militaires nécessaires (tant en termes de ressources financières que de vies humaines) requises pour poursuivre ou étendre ce qui était et reste une guerre par procuration menée par les États-Unis contre le Yémen et ses alliés iraniens.
Tout comme pour la « rupture » entre les États-Unis et l’Europe ou la récente « division » entre les États-Unis et le Canada, le prétendu « abandon » de l’Arabie saoudite par les États-Unis, dans le contexte de ce qui est essentiellement une guerre par procuration menée par les États-Unis contre le Yémen, vise simplement à aider Riyad à « parler franchement à ses citoyens » des « menaces » auxquelles ils sont confrontés, afin de justifier « l’augmentation des dépenses de défense » et d’autres sacrifices impopulaires exigés de la société saoudienne dans le cadre du « réseau de partage des charges » de Washington.
Alors que les États-Unis perturbent délibérément les exportations d’énergie de toute l’Asie occidentale (y compris celles des États clients américains tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et d’autres), tout en exigeant la vente de quantités plus importantes d’armes étatsuniennes à ces nations, la réduction drastique des programmes sociaux dans toute la région nécessaire à cette fin exigera des discours politiques et un contrôle suffisants pour éviter toute instabilité interne.
La cannibalisation des États clients
Depuis des décennies, les États-Unis utilisent leur réseau mondial d’États clients comme une extension de leur propre puissance politique, économique et militaire. Alors que la Russie refait surface, que la Chine monte en puissance et que le monde multipolaire continue de supplanter la puissance mondiale acquise de manière illégitime et exercée de façon abusive par les États-Unis, ces derniers devront exercer une pression encore plus forte sur ces États clients.
La Stratégie de sécurité nationale US de 2025 préconise ouvertement la mise en place d’un « réseau de partage des charges » afin d’extraire plus de ressources que jamais des États clients des États-Unis, mais, comme l’a illustré le secrétaire US à la Défense Pete Hegseth dans la directive qu’il a adressée à l’Europe début 2025, pour y parvenir, il faudra convaincre les populations de ces États clients de l’existence de « menaces » suffisamment graves pesant sur elles.
Si une « invasion russe » fictive de l’Europe ou des « attaques de missiles d’Ansarallah » contre l’Arabie saoudite ne suffisent pas à semer la panique parmi les populations des États clients des États-Unis pour qu’elles sacrifient leurs programmes sociaux et leur avenir collectif au profit de la préservation d’une hégémonie mondiale étatsunienne en déclin, alors la menace d’un abandon par les États-Unis de leurs mandataires, au milieu des guerres par procuration dans lesquelles les États-Unis les ont entraînés au départ, suffira peut-être.
Malgré le théâtre politique des divisions émergentes entre les États-Unis et leurs États clients qui se déroule actuellement, ces derniers consacrent aujourd’hui plus de moyens que jamais depuis la fin de la Guerre froide à leurs capacités militaires — soit en achetant des armes supplémentaires aux États-Unis eux-mêmes, soit en réorientant les dépenses publiques des programmes sociaux vers la production militaro-industrielle afin de soutenir les guerres menées par les États-Unis et les guerres par procuration en cours à travers le monde.
L’ironie est que, tandis que les gouvernements des États clients des États-Unis désignent la Russie, la Chine, l’Iran et d’autres nations comme « menaces » pour la paix, la stabilité et la prospérité, c’est en réalité leur subordination aux États-Unis et leur participation docile aux guerres et conflits par procuration menées par les États-Unis qui détruisent activement leurs économies respectives et ruinent la vie de leurs populations.
Et bien que les États-Unis aient accéléré la pression exercée sur leurs États clients par le biais de ce « réseau de partage des charges », la méthode employée n'est en rien viable à long terme. La stratégie US semble consister à utiliser ce qui leur reste de puissance — et à signer à blanc leurs proxies — pour entraver l’émergence d’un monde multipolaire plus rapidement que ce dernier ne peut s’établir et supplanter l’influence indue de Washington et de Wall Street à travers le monde.
Cette stratégie étatsunienne relève moins d’une domination durable que d’un pari désespéré face à un déclin inévitable. En liquidant les ressources et la stabilité de leurs propres États clients pour contrer l’émergence du multipolarisme, Washington et Wall Street accélèrent les facteurs mêmes qui contribuent à leur déclin continu.
Plutôt que de se laisser berner par le théâtre politique auquel recourent les États-Unis pour maintenir cette stratégie, les populations vivant aux États-Unis et dans leurs États clients doivent tenter de tendre la main et de tisser des liens avec le monde multipolaire avant que les États-Unis — par le biais de leur « réseau de partage des charges » — n’entraînent ces États clients dans leur chute.
Brian Berletic est un chercheur et écrivain spécialisé en géopolitique, basé à Bangkok