Marion Jacot-Descombes
2 mai 2026
Quand deux pyromanes s'autoproclament pompiers
Depuis plus d'un mois, deux États, les USA et Israël, en bombardent un troisième, l'Iran, en prétendant qu'il poursuivrait des recherches en vue de détenir l'arme nucléaire. Or tous deux disposent de cette arme. Les USA sont le seul État à en avoir fait usage, par deux fois, en août 1945. Israël a acquis cette capacité dans les années 1960, sous prétexte d'assurer sa survie, mais ne confirme ni n'infirme la possession d'ogives nucléaires, dont le nombre est estimé entre 90 et 150. Il se soustrait ainsi aux traités internationaux qui réglementent la possession de telles armes.
Deux pyromanes qui vont se proclamer pompiers.
Le programme nucléaire iranien, du chah à la République Islamique
Le programme nucléaire iranien a été lancé par le chah d'Iran dans les années 1950. C'était avec l'aide des États-Unis. L'Iran a signé le traité sur la non prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1968 et l'a ratifié en 1970. Depuis la Révolution de 1979, l'Iran, bien qu'il ait informé l'AIEA de son programme nucléaire, se heurte à l'opposition et aux sanctions des USA et de plusieurs États occidentaux.
Le 14 juillet 2015, le développement de l'énergie nucléaire iranienne a fait l'objet de "l'accord de Vienne", conclu entre, d'une part, l'Allemagne, la Chine, les USA, la France, le Royaume-Uni et la Russie, d'autre part l'Iran. Cet accord prévoit l'encadrement des activités nucléaires iraniennes, en contrepartie d’une levée progressive du régime de sanctions visant l’Iran. Il a été aussitôt endossé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations unies, le 20 juillet 2015.
Le 8 mai 2018, D. Trump annonce le retrait unilatéral des USA de l'accord de Vienne - une de ses promesses électorales - compromettant ainsi les espoirs et projets que l’accord avait fait naître. Et surtout, il rétablit les sanctions prises à l'encontre de l'Iran - nombre d'entreprises européennes interrompront tout commerce avec leurs partenaires iraniens, par crainte d'être elles-mêmes sanctionnées. Les autres États signataires et l’Union européenne déclarent qu’ils restent liés par l’accord de Vienne ; les résolutions de l'ONU demeurent inchangées. En conséquence, l'AIEA poursuit ses contrôles sur le programme nucléaire iranien.
Rising Lion, prélude à Epic Fury
Le 12 juin 2025, le Conseil des gouverneurs de l'AIEA publie une résolution dans laquelle il reproche à l'Iran de nombreux manquements à ses obligations depuis 2019, de sorte que l'Agence n'est pas en mesure de "donner l’assurance que le programme nucléaire de l’Iran est exclusivement pacifique". Cela soulève, dit-il, des questions qui relèvent de la compétence du Conseil de sécurité de l’ONU, responsable principal du maintien de la paix et de la sécurité internationales. Conclusion du Conseil : il invite l'AIEA à poursuivre ses efforts, et "souligne son appui à une solution diplomatique aux problèmes posés par le programme nucléaire iranien, y compris les pourparlers entre les États-Unis et l’Iran, conduisant à un accord qui réponde à toutes les préoccupations internationales liées aux activités nucléaires de l’Iran, encourageant toutes les parties à s’engager de manière constructive dans la diplomatie.".
Le lendemain, 13 juin, au petit matin, les habitants de Téhéran sont réveillés par des explosions. Netanyahu annonce aux Israéliens qu'il a déclenché l'opération "Rising Lion". L'attaque, que Donald Trump nomme "la guerre des douze jours", prendra fin le 24 juin 2025. La plupart des médias orchestrent un buzz autour des manquements reprochés à l'Iran mais taisent l'accent mis par l'AIEA sur la nécessité de poursuivre des pourparlers.
Epic Fury
Le 27 février 2026, le ministre omanais des Affaires étrangères, Badr al-Busaidi, accordait un entretien à "Face the Nation", que CBS News " résume comme "la prise de parole la plus complète à ce jour sur l’état des discussions entre les États-Unis et l’Iran, et d’une perspective extrêmement optimiste bien qu’évidemment située : un accord entre Washington et Téhéran serait « à portée de main » et pourrait être signé « dès demain »1.
Néanmoins, le lendemain, le 28, les USA et Israël annoncent des "frappes "contre l’Iran, et appellent les Iraniens à "prendre le pouvoir". Vers 9h.40, les frappes israéliennes visent le complexe résidentiel du guide suprême, au centre de Téhéran. Selon le New York Times, la décision d’agir à ce moment et lieu précis serait née d’un renseignement déterminant transmis par la CIA à Israël : Ali Khamenei devait participer ce matin-là à une réunion rassemblant de nombreux membres des commandements sécuritaire et militaire iranien. De fait, sept hauts responsables iraniens figurent parmi les victimes, dont Khamenei.
"Je n'ai pas besoin du droit international !"
A nouveau, donc, États-Unis et Israël bombardent l'Iran. Sans avoir saisi le Conseil de Sécurité, dont les USA sont un membre permanent. Et sans consulter ni même en avertir officiellement leurs alliés occidentaux - la majorité de ceux-ci, hélas, dont la Commission Européenne, ne reconnaîtront pas à voix haute l'évidence : il s'agit de violations flagrantes du droit international.
Et l'administration Trump franchit une étape supplémentaire : elle ne reconnaît plus de facto le droit international. D. Trump déclarait début janvier, textuellement : « Je n'ai pas besoin du droit international. » ; « une seule chose » pourrait fixer des limites à son action : « ma propre moralité. ». Marco Rubio confirmera, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, qu’à l’avenir, on ne devait plus « faire passer ce soi-disant ordre mondial avant les intérêts de nos populations et de nos États ».
En réalité, ce que D. Trump et M. Rubio rejettent, et dont nos gouvernements n'ont pas, en réaction, pris résolument la défense, c'est très précisément la Charte des Nations-Unies, signée le 26 juin 1945, cette Charte par laquelle ses signataires, lors la défaite des états fascistes, espéraient inaugurer une nouvelle ère historique caractérisée par la prévalence mondiale d'un ordre international fondé sur le Droit International (et non sur 'des règles'), et l'Organisation des Nations-Unies chargée de sa mise en œuvre.
L'ONU compte actuellement 193 États membres, qui siègent en une Assemblée Générale dans laquelle chacun dispose d'un droit de vote égal.
Elle a développé, depuis 1945, de nombreuses institutions, cherchant à rencontrer de multiples intérêts et besoins des états, des populations et des individus : maintenir la paix et la sécurité internationales et protéger les réfugiés à travers le monde (Casques bleus et HCR) ; régler les tensions et les conflits entre États (Cour Internationale de Justice) ; promouvoir le développement durable en encourageant la coopération entre États membres (PNUE) : réduire la pauvreté et améliorer le niveau de vie des populations (avec la Banque Mondiale) ; Lutter contre la faim dans le monde. (OMS, FAO et PAM). Améliorer le niveau de santé de tous les peuples (OMS). Améliorer l'éducation au niveau mondial et protéger le patrimoine (UNESCO). Protéger et promouvoir tous les droits de l'homme (HCDH). Défendre les droits des enfants et améliorer leurs conditions de vie (UNICEF). Assurer des conditions de travail décentes pour les travailleurs et travailleuses en établissant des normes internationales (OIT). Assurer la stabilité du système monétaire internationale et accorder des prêts aux pays éprouvant des difficultés financières (avec l'aide de la Banque Mondiale)2.
C'est ce sur quoi Donald Trump s'assied, et qu'il prétend remplacer … par sa propre moralité.
Ils l'ont signée, ils doivent s'y conformer !
USA et Iran sont tous deux membres fondateurs de l'ONU, Israël y a adhéré en 1949. Tous trois sont tenus d'agir en conformité avec sa Charte.
Le 28 février 2026, Olivier Corten, professeur au Centre de droit international de l'ULB, proposait une analyse juridique de cette situation3, dont nous reprenons quelques points :
"Pour justifier leur opération, les États-Unis ont une nouvelle fois invoqué la légitime défense, comme en juin 2025… Et ce, au vu des risques que l’Iran se dote de l’arme nucléaire et soit amené à l’utiliser. Une menace « imminente »… Beaucoup ont critiqué l’argument sur une base factuelle, en estimant que, en l’occurrence, l’imminence n’était pas établie. Mais, sur le principe, ce type d’argument est-il recevable ?"
L'Allemagne nazie l'avait déjà invoquée en mai 1940 (invasion de la Belgique et des Pays-Bas sous prétexte d'une attaque imminente de la France et de la Grande Bretagne). Les rédacteurs de la Charte l'ont donc écartée, en rédigeant l'article 51 de la Charte, lequel ne reconnaît le droit de légitime défense que « dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée » la riposte à une simple menace restant la prérogative du Conseil de sécurité (chapitre 7 de la Charte)."
Quant à la prétendue nécessité de porter secours à la population iranienne, O. Corten rappelle que l'argument avait déjà été invoqué pour intervenir en Afghanistan (2001), en Irak(2003), en Libye (2011). "L’évolution de la situation au sein de ces trois pays a montré toutes les limites de ce raisonnement, ni la démocratie, ni la justice, ni d’ailleurs la sécurité n’ayant, c’est le moins que l’on puisse écrire, résulté de ces opérations militaires supposément fondées sur des « justes causes »…". O. Corten constate : "on assiste progressivement à la normalisation de la mise en cause d’un droit accepté universellement au nom d’une morale définie unilatéralement (essentiellement en Occident). En ce sens, c’est tout l’édifice d’un droit international précisément conçu pour juguler les excès des « guerres justes » menées pendant des siècles au nom de valeurs morales prétendument supérieures qui est ébranlé."
L'Iran, lui, riposte en visant des cibles situées en Israël et dans divers pays du Golfe, invoquant à son tour l'argument de la légitime défense. Pour O. Corten, "il ne fait guère de doute que l’opération militaire menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran doive elle-même être qualifiée d’agression armée. Cela implique que c’est l’Iran qui se trouve juridiquement en situation de légitime défense, ce qui lui permet de cibler des objectifs militaires si cela s’avère nécessaire et proportionné pour mettre fin à l’attaque». De plus, le concept d''agression armée" -dont l'Iran est l'objet - "couvre également « le fait pour un État membre d’admettre que son territoire, qu’il a mis à la disposition d’un autre État, soit utilisé par ce dernier pour perpétrer un acte d’agression contre un État tiers » (article 3f) de la définition de l’agression précitée). Les pays du Golfe qui auraient laissé leur territoire être utilisé pour mener des frappes contre l’Iran deviendraient donc eux-mêmes des États agresseurs, ce qui les empêcherait de se prévaloir à leur tour de l’argument de la légitime défense.
De ce point de vue, les déclarations de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni se déclarant prêts à défendre leurs alliés du Golfe (et à se coordonner avec Washington à cette fin) apparaissent peu orthodoxes sur le plan du droit international. En intervenant dans le conflit aux côtés de l’agresseur, ces États violeraient à leur tour une Charte des Nations Unies … tout en appelant paradoxalement à son respect."
Exigeons que les États occidentaux renoncent à comploter une intervention armée aux côtés des USA, d'Israël ou des pays du Golfe, et s'engagent enfin dans des initiatives permettant de régler le conflit par la diplomatie, conformément à la Charte de L'ONU et sous son contrôle.
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1. https://www.cbsnews.com/news/full-transcript-omani-foreign-minister-badr-albusaidi/
2. https://www.un.org/fr/about-us/main-bodies