Du bon usage de la propagande de guerre

Roland Marounek
2 mai 2026

Avril 1999 : les médias occidentaux relayaient les propos du Département d’État étatsunien, selon lesquels jusqu’à 500.000 personnes pourraient avoir été tuées par les Serbes, après bien d’autres récits d’horreurs imputées aux sbires de Milosevic rendant ce dernier bilan tout a fait crédible. Honte alors à celui qui émettait des réserves sur ces chiffres et ces récits, accusé alors  de négationnisme, de vouloir fermer les yeux sur les atrocités du ‘régime’ - atrocités qu’il n’était alors pas question de mettre en doute.

Le bilan réel au Kosovo a été estimé après la guerre à 10.000 morts, toutes ethnies confondues.

Février- mars 2011 : des informations alarmistes relayées par tous les grands médias alertent sur un génocide imminent à Benghazi : le dictateur libyen bombarderait son propre peuple, il y aurait 6000 morts... Des figures de l'opposition en exil prédisent un "bain de sang" comparable au génocide rwandais. A nouveau, honte à celui qui mettait en doute le récit. Les messages que pouvait alors délivrer  les organisations pacifistes devaient nécessairement toutes commencer par « nous condamnons sans réserve les crimes du régime de Kadhafi, mais... »

Les enquêtes menées a posteriori par des organisations internationales ont  revu dramatiquement à la baisse le bilan initial. Ainsi Human Rights Watch a documenté 233 morts sur l'ensemble de la Libye avant l'entrée en guerre de l'OTAN.

L’expérience du Kosovo n’aura servi à rien.

On connaît tous le truisme « la première victime de la guerre c’est la vérité » - et parmi les bobards de guerre le récit du régime-qui-massacre-son-propre-peuple est un de ceux qui marche le mieux, celui contre lequel il est le plus intimidant de s’opposer.

Le père de la propagande, Goebbels ne s’y trompait pas ; un  épisode du début de la seconde guerre entre singulièrement en résonnance avec des événements contemporains1. Le 3 septembre 1939, la ville polonaise de Bydgoszcz fut le théâtre d’un ‘soulèvement’ orchestré par des saboteurs du Troisième Reich, ouvrant le feu sur les troupes et les civils polonais. En réaction, les soldats et gardes civils polonais se sont mis à réprimer la révolte et à traquer les suspects, entraînant des exécutions sommaires de personnes d’origine allemande.

Dès novembre, les services de propagande allemands parlaient de 5.437 victimes de la minorité allemande, niant toute attaque contre les troupes polonaises ; le mois suivant ce nombre était gonflé à 58.000 personnes. La plupart des historiens estiment aujourd'hui que le nombre de victimes d'origine allemande à Bydgoszcz se situe aux alentours de 350.

Le plus extraordinaire, c’est qu’après Timisoara, après  les couveuses du Koweït, après tant et tant d’exemples passés,  les médias, les progressistes, et les pacifistes  soient toujours autant prêts à être tétanisés par le prochain récit de massacre de la population par un ‘régime’ qui par une coïncidence heureuse se trouve être sur la liste des ‘ennemis’ de l’OTAN. Le plus extraordinaire est que pratiquement tous acceptent sans sourciller le récit fondateur des « dizaines de milliers manifestants pacifiques massacrés en deux jours pas le régime des Mollah » ; et tous de bien prendre soin de commencer leur déclaration pacifique par quelque chose comme « Certes, l’Iran commet des crimes indéniables contre sa propre population, mais... »

Il ne serait pourtant pas difficile d’être circonspect face aux nouveaux récits  d’horreur : Même si on arrive à se persuader qu’il était logistiquement possible d’arriver en deux jours à un tel nombre (un tué tous les 5 secondes 24h/24), les chiffres de 35.000, 40.000, 60.000... victimes proviennent d’organisations ‘non gouvernementales’ telles que Human Rights Activists in Iran (HRANA) basée aux États-Unis, financées par la National Endowment for Democracy (NED), l’agence gouvernementale étatsunienne faux-nez de la CIA2. « Une grande partie de ce que nous faisons aujourd'hui a été fait secrètement il y a 25 ans par la CIA », comme déclarait le co-fondateur de la NED, Allan Wenstein.

Et pourtant ces chiffres sont repris sans la moindre précaution par tous, médias et politiques. Et ils sont extraordinairement utiles, car ils servent soit à escamoter toute condamnation claire de l’actuelle agression israélo-étatsunienne contre l’Iran, soit à carrément la justifier :

Journaliste : Ça veut dire que vous condamnez l'intervention d'Israël et des États-Unis en Iran ?

Maxime Prévot, ministre des Affaires étrangères : "Ça veut dire qu'il faut rappeler quelle est la vocation du droit international : c'est d'abord et avant tout de pouvoir protéger les peuples, leurs droits et libertés. Et à cet égard, on ne peut pas dire que l'Iran fasse l'objet d'un élève modèle, loin s'en faut.  Souvenons-nous de la dure répression qui a fait des dizaines de milliers de morts selon certaines projections. Et donc il y a évidemment la réalité des principes, mais nous devons aussi la confronter à un principe de réalité. Et ce droit international, sa première vocation, c'est de protéger les peuples". (RTBF,  2 mars)

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Journaliste : Quelle est la position du parti socialiste sur cette guerre contre l'Iran ?

Ludivine Dedonder, ancienne ministre de la Défense : "Alors évidemment au parti socialiste on ne pleure pas la disparition des dirigeants iraniens tyranniques qui ont oppressé, qui ont emprisonné et qui ont tué plus de 30 000 personnes.  Mais en même temps..." etc. (RTBF, 6 mars)

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Journaliste : Monsieur le Président, en quoi le fait de frapper les ponts et les centrales électriques iraniennes ne constituerait-il pas un crime de guerre ?

Donald Trump : « Parce qu’ils ont tué 45 000 personnes le mois dernier, voire plus. Ce pourrait être 60 000. Ils ont tué des manifestants. »

En dehors de nombreuses vidéos montrant des émeutiers tirant sur les forces de l’ordre, commettant saccages, lynchage, incendies et autres activités très pacifiques, après que l’ancien directeur de la CIA ait avoué que le Mossad se trouvait parmi les ‘manifestants’, le fait que ces « manifestants pacifiques » avaient été préalablement généreusement fournis en armes par les États-Unis a été depuis confirmé par de multiples source, jusqu’au président Trump lui-même : « Nous avons envoyé des armes aux manifestants, beaucoup d'armes ! ».

On imagine assez bien le président Iranien annonçant sans détour « Nous avons envoyé des armes, beaucoup d’armes aux manifestants américains… »

Ces régimes sanguinaires qui massacrent leur propre peuple

« Ce sont les personnes les plus maléfiques sur terre. Ils décapitent les bébés et coupent les femmes en deux... » Donald Trump, 8 mars3.

C’est entendu : lorsqu’on évoque le gouvernement iranien, toutes les outrances sont permises, et aucune histoire ne semble trop invraisemblable. Les Pasdaran visent les ovaires des manifestantes, affirme le très respectable Guardian4 ; la non moins respectable BBC prétend ‘citer’ un Iranien de Téhéran réclamant que l’on rase et atomise son propre pays5 ; pour les médias n’importe quelle histoire et témoignage rapportés par les « ONG de la NED », aussi grotesques soient-ils, est parole d’Evangile. Le gouvernement iranien est définitivement un « infâme régime oppressif », une « théocratie cruelle et sanguinaire » : il ne devrait pas être protégé par le Droit International,  comme dit le chancelier allemand. Porte ouverte à la barbarie.

Mais au fait, pourquoi diable une telle méchanceté ? Existe-t-il vraiment, en dehors des comics  étatsuniens  un dirigeant maléfique dont le but ultime serait de ‘massacrer son propre peuple’? Et pour quelle raison singulière les dirigeants et ‘régimes’ représentant du Mal, toujours prêts à massacrer leur propre peuple, semblent systématiquement être ceux qui s’opposent à la prédation occidentale, ceux qui affirment l’indépendance et la souveraineté sur les ressources de leur pays: Lumumba, Nasser, Milosevic, Kadhafi, Bashar el-Assad, Maduro, Khamenei... ? On veut bien refuser de fermer les yeux sur la nature oppressive du régime iranien, mais une telle coïncidence interroge.

Reza Pahlavi, lui par contre est un représentant du Bien, de la Démocratie, de la Liberté... En mai de l’année passée, le fils de l’ancien Shah déclarait qu’un Iran « libre », offrirait de « véritables opportunités d'investissement », précisant avoir déjà rencontré des chefs d'entreprise internationaux enthousiasmés par le potentiel du marché iranien ; en mars il soulignait encore que l’Iran « libéré » pourrait générer plus de 1 000 milliards de dollars pour l'économie étatsunienne sur dix ans. Son papa avait été mis en place par la CIA en 1953 parce que Mossadegh avait eu l’outrecuidance de nationaliser le pétrole iranien - lequel attendra la révolution de 1979 pour revenir dans les mains des Iraniens.

« Nous condamnons sans réserve... »

C’est clair : nous ne voulons adhérer ou cautionner les orientations politiques de l’Iran ; c’est vrai, ce n’est pas une pure démocratie libérale - mais comment pourrait-il en être autrement dans un pays soumis depuis près de 50 ans à des sanctions pour avoir résisté à l’impérialisme, dans un pays où le Mossad a suffisamment d’informateurs pour traquer et assassiner un à un des scientifiques et autres personnes ‘gênantes’ ? C’est certain, il y a 40 ans le régime a massacré avec férocité ‘la gauche’ - notamment au sortir d’une guerre de 8 ans lancée contre lui, et alors qu’une partie de la dite gauche s’étaient alliés à Saddam Hussein, alors proxy des États-Unis.

L’Iran d’aujourd’hui n’est certainement pas un monde parfait, mais il n’est plus non plus l’Iran des années 1980 du sortir de la révolution islamique.

Mais au fait : Existe-il d’ailleurs quelque part dans le monde un seul pays fonctionnel  qui se soit opposé frontalement au pillage impérialiste et qui ait trouvé pleinement grâce aux yeux des purs progressistes  démocrates occidentaux ? Le ‘régime iranien’, théocratique obscurantiste, antidémocratique, Cuba le soutient, le Venezuela le soutient, tous les progressistes dans le reste du monde sont avec lui. N’est-il pas interpelant que ce soient à nouveau les intellectuels et bonnes âmes de l’Occident bien civilisé qui doivent donner le ‘la’ moral au reste du monde barbare ?

Entretemps ce régime obscurantiste a fait passer l’alphabétisation des  femmes de 24% sous le Shah à pratiquement 100% ; ce régime réactionnaire a été longtemps la seule bouffée d’oxygène pour le Venezuela étranglé par les sanctions ; sous ce régime qui réprime les femmes, 50% des médecins sont des femmes, 60% des diplômés universitaires en Iran sont des femmes, ainsi que près de 70% des diplômés en sciences et en ingénierie, etc. ; enfin cet innommable régime sanguinaire est maintenant le dernier a soutenir concrètement le peuple palestinien contre son éradication.  Concrètement, pas par des chants et des slogans. Et c’est peut-être là son crime le plus impardonnable.

Anesthésier le mouvement de la paix par les récits d’atrocité

En 2003, des millions de personnes manifestaient contre la guerre qui allait détruire l’Irak. En Belgique également la mobilisation avait été très forte. Le contraste avec l’atonie du mouvement de la paix aujourd’hui face à la dévastation de l’Iran, ne pourrait être plus saisissant.

La propagande de guerre n’est pas uniquement destinée à faire accepter la guerre par la population ; elle a aussi pour objet d’intimider les mouvements et organisations progressistes pour rendre leur mobilisation contre la guerre parfaitement inoffensive, symbolique, parfaitement inaudible pour le grand public, d’autant qu’il est bombardé par ailleurs d’information lui assurant que ‘le peuple iranien’ attend ces bombes avec espoir ! On ne va quand même pas se mobiliser pour un régime qui massacre son propre peuple !

S'opposer à la guerre tout en commençant par relayer comme préalable 'obligé' la propagande de guerre,  est une erreur fondamentale ; le bobard des dizaines de milliers de  morts fait partie intégrante de la guerre de destruction en cours : c’est le préalable indispensable à la passivité générale.

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1. 1september39.com/39e/articles/2332,The-Myth-of-quotThe-Bloody-Sunday-of-Bydgoszcz-Dispelled.html
2. english.almayadeen.net/news/politics/the-anti-iran-human-rights-bazaar traduit sur Alerte OTAN groups.google.com/g/alerte-otan/c/e-iwdgEQLKQ/m/rOhfSB8dEwAJ
3. www.youtube.com/shorts/fqIFBSidlNM
4. www.theguardian.com/global-development/2022/dec/08/iranian-forces-shooting-at-faces-and-genitals-of-female-protesters-medics-say. La ‘journaliste’ Deepa Parent est la source principale du bobard des 35.000 morts
5. x.com/zei_squirrel/status/2041275585083613545