L’Occident provoque la Géorgie

Tbilissi prise au piège par l'hypocrisie de l'OTAN

Thomas Fazi
2 novembre 2022

 

Nourriture. Églises. Chacha. Voilà ce qui fait la réputation de la Géorgie depuis longtemps. Mais aujourd'hui, cet ancien pays, flanqué de montagnes et de la mer au cœur du Caucase, est le champ de bataille d'une nouvelle guerre pas si froide. En raison de sa position stratégique - il partage une large frontière avec la Russie au nord - le pays s'est retrouvé pris dans le jeu de pouvoir géopolitique entre l'Occident et la Russie. À l'instar de la révolte Euromaidan en Ukraine il y a dix ans, la politique intérieure de la Géorgie a été décrite dans les cercles de l'OTAN comme un combat existentiel. D'un côté se trouve le Rêve géorgien, le parti prétendument pro-russe au pouvoir depuis 2012. De l'autre, l'opposition, ouvertement pro-occidentale et pro-UE.

Il n'est donc pas étonnant que les élections législatives de la semaine dernière soient devenues un événement mondial. Comme l'annonçaient les sondages, le Rêve géorgien l'a largement emporté, obtenant plus de 53 % des voix. Les quatre principales coalitions de l'opposition ont obtenu ensemble moins de 40 %. Il n'y a aucune raison de croire que le vote a été truqué : bien qu'ils s'inquiètent des pressions exercées sur les électeurs, d'une couverture médiatique biaisée et d'un environnement de polarisation politique, les observateurs indépendants n'ont trouvé aucune preuve de fraude électorale, et encore moins d'ingérence russe.

Mais ça ne convient pas au climat géopolitique. Désireux d'exclure définitivement la Russie de leur proche étranger, pour les politiciens occidentaux et leurs alliés en Géorgie il ne semble y avoir aucune ligne qu’ils ne peuvent franchir pour atteindre leurs objectifs géopolitiques, y compris en ignorant les principes libéraux fondamentaux et en allant jusqu'à renverser la volonté du peuple dans son ensemble. Si l'on ajoute à cela des mesures similaires de l'autre côté de la mer Noire, en Moldavie, Tbilissi pourrait bien ne pas être la dernière capitale à en souffrir.

Même s'il est presque certain que les élections en Géorgie ont été libres et équitables, l'opposition a refusé d'accepter la défaite. Elle a accusé le gouvernement d'avoir "volé" les élections dans le cadre d'une « opération spéciale russe ». Lundi, des milliers de manifestants pro-UE s'étaient rassemblés devant le parlement géorgien. Pour sa part, l'opposition peut compter sur un allié de poids au sein de l'État géorgien : la présidente Salomé Zourabichvili, résolument pro-occidentale.

Née à Paris, elle a passé la majeure partie de sa vie à travailler comme diplomate française, notamment en tant qu'ambassadrice en Géorgie. Bien qu'elle ne soit devenue citoyenne géorgienne qu'en 2004, Mme Zourabichvili est convaincue que la victoire appartient à l'opposition. « Je n'accepte pas cette élection », a-t-elle déclaré. « Elle ne peut être acceptée, car l'accepter reviendrait à accepter la Russie dans ce pays, à accepter la subordination de la Géorgie à la Russie ». Plus remarquablement encore, Mme Zourabichvili a affirmé que la question de savoir si l'ingérence russe pouvait être prouvée n'avait pas d'importance. Ce qui importe, a-t-elle dit, c'est « ce que la population géorgienne sait, ressent et voit ».

Si les rôles étaient inversés, les gouvernements occidentaux se moqueraient à juste titre de ces affirmations comme étant farfelues. Au lieu de cela, ils se font l'écho de ses déclarations : Joe Biden s'est dit « alarmé » par l'élection, tandis qu'Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Charles Michel, président du Conseil européen, ont tous deux demandé une enquête sur les irrégularités présumées.

Des parlementaires de haut rang de l'ensemble de l'Union ont fait entendre des voix similaires. Ils ont affirmé que « ces élections n'étaient ni libres ni équitables », que « l'Union européenne ne peut pas reconnaître le résultat » et ont demandé des « sanctions individuelles » à l'encontre des représentants du gouvernement. Manifestant une mentalité à somme nulle, typique de cette nouvelle guerre froide, ils ont ajouté que « cette élection c’était sur l'Europe ou l'isolement, la démocratie ou l'autoritarisme, la liberté ou la russification », laissant entendre que la Géorgie se dirigeait dans la mauvaise direction. Pour sa part, Boris Johnson a suggéré que la démocratie géorgienne avait été « volée par le gouvernement fantoche à la solde de Poutine à Tbilissi ».

Il est difficile d'exagérer l'irresponsabilité de ces affirmations. Songez, après tout, à ce qui s'est passé la dernière fois que les gouvernements occidentaux ont forcé un pays géographiquement, politiquement et culturellement divisé entre la Russie et l'Occident à faire un choix civilisationnel binaire entre les deux. Il s'agissait de l'Ukraine - et voyez les conséquences sanglantes qui en ont découlé. D'abord, un coup d'État soutenu par l'Occident contre un gouvernement démocratiquement élu. Ensuite : des troubles civils dans le Donbas et une guerre ouverte avec la Russie.

C'est précisément l'issue qu'Irakli Kobakhidze et son parti, le Rêve géorgien, tentent d'éviter. Le premier ministre rejette les étiquettes « pro-russes » collées par l'Occident, arguant au contraire qu'il est simplement pragmatique. Compte tenu de l'histoire, de la taille et de la géographie de son pays, M. Kobakhidze estime qu'il est absurde pour la Géorgie d'entrer pleinement dans la sphère d'influence occidentale, sans parler de rompre complètement les liens avec la Russie ou, pire encore, d'adopter une attitude de confrontation à l'égard de cette dernière. Le gouvernement a d'ailleurs souligné l'importance d'entretenir des « relations normales et pacifiques » avec la Russie.

La Géorgie a de bonnes raisons de jouer la carte de la sécurité. Les données économiques montrent que l'augmentation du tourisme et du commerce avec la Russie, ainsi que le renforcement des liens avec la Chine, ont joué un rôle important dans la stimulation de l'économie, qui a progressé de 7,5 % l'année dernière. Mais, et c'est peut-être le plus important, l'impératif de son parti est d'éviter la guerre, c'est-à-dire de devenir un deuxième front dans la guerre par procuration de l'OTAN contre la Russie.

Affirmer que Kobakhidze n'est qu'un larbin pro-russe reflète simplement la déconnexion de l'Occident de la réalité, ou sa mauvaise foi pure et simple. Bien que la guerre en Ukraine ait certainement creusé un fossé entre le Rêve géorgien et Bruxelles, le parti a également clairement indiqué qu'il était désireux de s'intégrer à l'Europe. Ce n'est certainement pas une simple rhétorique : le parti a inscrit la poursuite de l'adhésion à l'UE et à l'OTAN dans la constitution géorgienne [?]et a présenté une demande d'adhésion à l'UE en 2022. Tout ce que M. Kobakhidze a demandé en retour, c'est que Bruxelles respecte « les règles géorgiennes » alors que Tbilissi se dirige vers la terre promise.

En résumé, la plateforme géoéconomique du Rêve géorgien peut se résumer comme suit : se concentrer sur la croissance économique et préserver la stabilité interne en maintenant des relations politiques et économiques amicales avec l'Occident et la Russie, ainsi qu'avec le bloc non occidental au sens large, tout en évitant de se laisser entraîner dans des conflits extérieurs. Dans l'ensemble, l'approche déterminée de Kobakhidze peut donc être comparée à une autre bête noire de l'Occident : la Hongrie. Il n'est donc pas étonnant qu'Orbán ait été le premier dirigeant européen à se rendre à Tbilissi pour féliciter le Rêve géorgien de sa victoire. « Personne ne souhaite que son propre pays soit détruit et impliqué dans une guerre », a déclaré le dirigeant hongrois. « C'est pourquoi nous comprenons la décision du peuple géorgien de choisir la liberté. »

Pour citer Orbán, de nombreux Géorgiens semblent heureux de ne pas laisser leur pays devenir une "deuxième Ukraine", tout en poursuivant un programme "multipolaire" ailleurs, notamment en s'associant avec la Chine pour construire un port stratégique sur la mer Noire. Malheureusement, il semble que l'Occident ait d'autres projets pour elle. En effet, Washington et ses alliés semblent appliquer à la Géorgie le même plan de match qu'en Ukraine. Tout comme lors de la préparation du coup d'État de 2014 à Kiev, ils commencent par nier la légitimité du gouvernement élu, l'accusant d'être un pion russe. Ensuite, ils utilisent des "ONG" financées par l'Occident pour mobiliser la minorité pro-UE contre le gouvernement, tout en faisant pression pour obtenir des sanctions. Si le gouvernement ne cède toujours pas à la pression, ils essaieront de passer à la phase suivante : troubles au parlement et dans les rues ; répression policière espérée ; et finalement renversement du gouvernement et apparition d'une alternative pro-occidentale.

Il est certain que des think tanks occidentaux influents en matière de politique étrangère prédisent déjà exactement ce scénario. Dans un article récent, l'Atlantic Council a affirmé que « les élections parlementaires de 2024 en Géorgie sont entrées dans leur phase “Maïdan” » et que les gouvernements occidentaux doivent « soutenir le peuple géorgien à la fois dans la période immédiate à venir et à plus long terme ». Les objectifs de l'OTAN sont on ne peut plus clairs.

Cependant fomenter un « coup d'État » à l'ukrainienne en Géorgie pourrait s'avérer difficile. D'une part, parce que la plupart des Géorgiens sont déterminés à éviter cette issue et puis parce que Kobakhidze a mis le pays à l'abri d'un coup d'État depuis quelques temps. En mai, par exemple, le gouvernement a adopté la loi sur la « transparence de l'influence étrangère », qui prévoit que toute ONG recevant 20 % ou plus de son financement de sources extérieures doit s'enregistrer comme « poursuivant les intérêts d'une puissance étrangère ». L'Union européenne et les États-Unis ont accusé cette loi d'être un signe de "recul démocratique" et de "russification" de la Géorgie et ont même imposé des sanctions. Des manifestations ont suivi, dont certaines ont été rejointes par des politiciens occidentaux, ce qui n'a fait qu'alimenter la polarisation politique du pays.

Pourtant, comme le souligne à juste titre le gouvernement géorgien, des variantes de sa loi sur les "agents étrangers" existent déjà dans tout l'Occident. Pas moins interpellant, il y a plein de preuves que les ONG jouent un rôle néfaste dans la politique du pays : c'est juste qu'elles poursuivent des objectifs pro-occidentaux. Tout d'abord, il y a les chiffres bruts. Bien qu'il soit difficile de trouver des données fiables - ce qui fait partie du problème - il y a environ 30 000 ONG en Géorgie. C'est un chiffre énorme pour un pays de moins de quatre millions d'habitants. Vient ensuite la question du financement. La plupart des organisations caritatives géorgiennes sont financées par les États-Unis, l'Union européenne et d'autres institutions "philanthropiques", notamment l'Open Society Foundations de George Soros.

Et si ces organisations variées se concentrent officiellement sur des sujets inoffensifs tels que la démocratie et les droits de l'homme, ce n'est un secret pour personne que les gouvernements occidentaux les utilisent pour promouvoir leurs propres intérêts, jusqu'au changement de régime. Les ONG financées par l'Occident ont par exemple joué un rôle clé dans la promotion de plusieurs "révolutions de couleur" au début des années 2000 (Ukraine 2004-2005, Kirghizstan 2005, Géorgie 2003...)

Il est révélateur à cet égard que Victoria Nuland, l'ancienne diplomate étatsunienne qui a joué un rôle clé dans le coup d'État de 2014 en Ukraine, vienne de rejoindre le conseil d'administration de la National Endowment for Democracy (NED) : l'un des principaux acteurs de la ONG-isation de la politique étrangère US. Il n'est pas étonnant que Bidzina Ivanishvili, l'un des principaux fondateurs du Rêve géorgien, ait récemment décrit la classe des ONG comme une "pseudo-élite" nourrie par les étrangers, et fondamentalement embarrassée par son propre pays. Il est certainement révélateur aussi que les politiciens géorgiens de l'opposition soient souvent interviewés avec des drapeaux de l'UE, des États-Unis et de l'OTAN en arrière-plan.

En bref, il est clair que la panique morale suscitée par la loi géorgienne sur les "agents étrangers" n'avait pas grand-chose à voir avec la démocratie. Comme l'explique l'historien Bryan Gigantino, les pays occidentaux craignent plutôt que cette loi ne les prive d'une "influence importante" sur la politique intérieure et étrangère du pays. Samantha Power, directrice de l'USAID, l'a d'ailleurs admis en déclarant que la loi « menace gravement l'avenir euro-atlantique de la Géorgie ».

C'est peut-être l'aspect le plus hypocrite du discours occidental sur un pays comme la Géorgie. Quelle que soit l'"influence étrangère" de la Russie - et elle existe certainement - celle de l'Occident est bien plus importante. Plus précisément, il est parfaitement naturel pour un pays comme la Géorgie, à cheval sur la frontière entre l'Europe et l'Asie, d'exploiter la "multipolarisation" en cours de la politique mondiale et de renforcer sa propre autonomie. Compte tenu de l'affaiblissement de l'influence de l'Occident, les tentatives maladroites de perturber ce processus par la force ne feront que pousser les Géorgiens davantage dans les bras de la Russie et de la Chine.

Si l'avenir de Tbilissi reste indécis, ce problème est loin d'être l'apanage de la Géorgie. En effet, une situation similaire se produit actuellement en Moldavie. Là aussi, les récentes élections ont révélé un électorat profondément divisé. Le rôle des ONG occidentales et financées par l'Occident dans ce pays n'est pas moins important. Par exemple, plusieurs députés du parti pro-occidental au pouvoir, et même l'actuel président de la Moldavie, ont déjà participé à des programmes de la Fondation Soros. Si l'on ajoute à cela la possibilité de problèmes similaires ailleurs dans la sphère post-soviétique, il est clair que le rêve géorgien pourrait devenir un cauchemar dans toute la région.