Thomas Fazi
9 mai 2025
Une chose est claire : Trump ne peut plus prétendre que la guerre en Ukraine est "la guerre de Biden". C'est désormais aussi la guerre de Trump. Plusieurs mois après que le président étatsunien se soit engagé à mettre rapidement fin aux combats entre l'Ukraine et la Russie, son administration a annoncé que les États-Unis ne participeraient plus à ce qui a souvent été décrit comme une navette diplomatique entre les deux parties. La semaine dernière, la porte-parole du département d'État, Tammy Bruce, a confirmé que les États-Unis ne serviraient plus de médiateur dans les négociations. Celles-ci, a-t-elle déclaré, se déroulent « maintenant entre les deux parties », ajoutant que « c'est maintenant qu'elles doivent présenter et développer des idées concrètes sur la manière dont ce conflit va prendre fin. C'est à elles de décider ».
Par ailleurs, dans une interview accordée à la chaîne NBC, Trump a adopté un ton encore plus pessimiste, déclarant que « peut-être qu'il ne sera pas possible » de parvenir à un accord de paix. En effet, le conflit semble s'intensifier une fois de plus, avec l'approbation de la Maison Blanche. Le 4 mai, le New York Times a rapporté qu'un système de défense aérienne Patriot fourni par les États-Unis et actuellement stationné en Israël était redirigé vers l'Ukraine. Étant donné que toutes les exportations de Patriot nécessitent l'approbation formelle des États-Unis en vertu des lois US sur les transferts d'armes, cette décision indique une autorisation directe de la Maison-Blanche. Quelques jours plus tôt, Washington a approuvé un accord possible de 300 millions de dollars pour l'entraînement et le soutien des F-16. Le paquet comprend la modernisation des avions, des pièces détachées, des logiciels, du matériel et la formation du personnel ukrainien. En outre, les médias ukrainiens ont rapporté que la Maison Blanche avait donné son feu vert à de nouvelles exportations d'armes vers l'Ukraine pour un montant de 50 millions de dollars. L'accord comprendrait du matériel militaire non spécifié et des services liés à la défense.
Mardi, des drones ukrainiens ont visé Moscou pour la deuxième nuit consécutive, obligeant à suspendre temporairement les vols dans quatre aéroports de la capitale russe et neuf autres dans les régions avoisinantes. Ces frappes ont eu lieu quelques jours avant le défilé militaire annuel de la Russie à l'occasion du Jour de la Victoire, un événement qui devrait accueillir des dignitaires internationaux, dont le président chinois Xi Jinping. Avant les célébrations, Poutine a annoncé un cessez-le-feu unilatéral de trois jours en Ukraine, en invoquant des « considérations humanitaires ». Zelensky a toutefois jugé cette trêve insuffisante, déclarant que Kiev n'envisagerait qu'un cessez-le-feu d'une durée d'au moins 30 jours. Dans un message adressé aux dirigeants qui se rendent à Moscou pour les festivités du 9 mai, Zelensky a averti que l'Ukraine « ne peut être responsable de ce qui se passe sur le territoire de la Fédération de Russie » tant que les hostilités se poursuivent.
Trump rejette la responsabilité de l'échec des pourparlers de paix sur Zelensky et Poutine, alors qu'il porte lui-même une part importante de responsabilité. Dès son entrée en fonction, il a entamé les négociations sur de bonnes bases, en reconnaissant que le conflit était fondamentalement une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie, et qu'il ne pouvait être résolu que par un accord direct entre les deux puissances. C'est pourquoi les Européens et les Ukrainiens ont été initialement exclus des négociations. Cette approche, bien que controversée, avait une certaine logique : un règlement durable nécessitait un engagement entre les véritables acteurs du pouvoir.
Mais elle n'a pas duré. En l'espace de quelques semaines, l'administration a fait volte-face. Les États-Unis se sont repositionnés en tant que médiateur neutre plutôt que partie directe au conflit, tout en continuant à soutenir l'Ukraine sur le plan militaire et en matière de renseignement (après une brève pause). Cette contradiction ne pouvait que nuire au processus de négociation. On ne peut pas être à la fois un participant et un courtier honnête. Après les récentes ventes d'armes, la prétention à la neutralité est devenue encore plus indéfendable.
Dans un sens plus large, les efforts diplomatiques de Trump ont échoué pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il a sous-estimé la réticence de l'Europe et de l'Ukraine à accepter un compromis qui pourrait être politiquement toxique. Les deux parties avaient de fortes incitations à maintenir le statu quo. Pour les dirigeants européens, un accord de paix qui reconnaîtrait les gains russes serait politiquement ruineux. La guerre est devenue un récit légitimant, justifiant les difficultés économiques, la centralisation technocratique et même les tendances autoritaires. Admettre la défaite exposerait leurs échecs et enhardirait l'opposition politique.
Zelensky est confronté à des enjeux encore plus importants. Pour lui, la fin de la guerre pourrait signifier non seulement la fin de sa carrière politique, mais aussi sa sécurité personnelle, car il serait beaucoup plus vulnérable aux représailles de ses nombreux adversaires politiques. Ces contraintes politiques internes ont rendu une paix négociée profondément improbable sans une pression extérieure écrasante - que les États-Unis se sont montrés peu enclins à exercer.
Si les États-Unis avaient totalement retiré leur soutien militaire à l'Ukraine et accédé aux principales demandes de la Russie, les Européens n'auraient sans doute pas pu faire grand-chose pour maintenir la guerre pendant une durée significative. Alors pourquoi Washington n'a-t-il pas suivi cette voie ?
La réponse se trouve moins du côté de l'Europe ou de l'Ukraine que du côté de la dynamique interne des États-Unis eux-mêmes. Pour Trump, la négociation d'un tel accord avec Moscou allait toujours être politiquement difficile. L'establishment américain de la sécurité nationale - et la propre administration de Trump - est rempli de partisans de la ligne dure, déterminés à prolonger le conflit. Même si Trump et un petit cercle de conseillers proches de lui souhaitaient sérieusement parvenir à un accord, la résistance interne était écrasante. Face à cette pression, Trump ne semblait pas disposé à prendre le risque politique nécessaire pour aller jusqu'au bout.
Une erreur de calcul cruciale est venue aggraver le problème : Trump a probablement sous-estimé la fermeté de la position de la Russie. Il semble avoir cru qu'il suffirait de proposer un cadre incluant la reconnaissance des gains territoriaux de la Russie en Ukraine pour obtenir une avancée. Il s'attendait probablement à ce que Moscou réponde par d'importantes concessions en retour.
Mais dès le départ, la Russie a clairement indiqué que tout accord devait porter sur bien plus que le statut des territoires ukrainiens annexés. Pour Moscou, la guerre a pour but de redéfinir l'ordre mondial en matière de sécurité. Ses exigences ont toujours inclus une nouvelle architecture de sécurité européenne sur le modèle des accords d'Helsinki, avec des limites à l'expansion de l'OTAN et une restructuration plus large du système international - une restructuration qui reflète la montée en puissance de nouveaux centres de pouvoir, en particulier Pékin et Moscou. Dans cette optique, la gouvernance mondiale devrait être fondée sur l'égalité des souverainetés, l'équilibre des pouvoirs régionaux et des sphères d'influence négociées, et non sur l'universalisation des normes occidentales ou l'expansion des alliances militaires dirigées par l'Occident. En bref, la Russie ne recherche pas une trêve sur des bases étroites, mais la formalisation d'un ordre mondial multipolaire dans lequel l'hégémonie occidentale est remplacée par un équilibre entre les grandes puissances.
Dans ces conditions, l'insistance de Trump sur un cessez-le-feu immédiat comme condition préalable aux négociations n'a jamais été viable. Moscou insiste depuis longtemps sur le fait qu'une trêve ne peut que suivre un accord sur les grandes lignes d'un règlement, et non le précéder. Trump a également commis une erreur en acceptant une proposition européenne visant à déployer des troupes de « maintien de la paix » en Ukraine en tant que force de stabilisation. Pour la Russie, une telle initiative était inacceptable et aurait été perçue comme une provocation directe plutôt que comme une mesure de confiance. Le plan Kellogg, qui prévoyait un conflit gelé et une adhésion différée à l'OTAN, était tout aussi inacceptable du point de vue de la Russie.
En outre, du côté ukrainien, les États-Unis ont commis une autre erreur stratégique en poussant Kiev à accepter officiellement le contrôle russe sur la Crimée. Cette exigence - que la Russie n'a jamais formulée - était politiquement intenable pour l'Ukraine et, comme on pouvait s'y attendre, elle a été rejetée.
Pour parvenir à un règlement, il aurait fallu une approche progressive : une normalisation graduelle des liens diplomatiques et économiques avec la Russie, une réduction lente du soutien à l'Ukraine et des négociations soigneusement gérées, visant à instaurer la confiance, sur une longue période - potentiellement des années. Mais Trump, avec l'impatience qui le caractérise, a cherché à imposer un accord global dans une fenêtre arbitraire de 100 jours. Le résultat n'a pas été une percée, mais un échec.
Dans l'ensemble, l'approche US des négociations constitue un cas d'école d'incompétence stratégique et diplomatique. Cela est dû en partie à l'inclusion dans l'équipe de Trump de personnalités comme Steve Witkoff et Marco Rubio, qui manquent d'expérience diplomatique et ont sous-estimé la complexité du conflit.
Cependant, l'échec de l'initiative de paix de Trump reflète également des réalités plus profondes au sein de la pensée américaine en matière de politique étrangère. Si sa rhétorique peut sembler rompre avec l'orthodoxie interventionniste bipartisane du passé, sa doctrine « America First » reste ancrée dans la croyance en la suprématie mondiale des États-Unis - comme en témoignent ses tactiques commerciales agressives. C'est la raison pour laquelle Washington n'a pas pu s'engager sérieusement dans les demandes plus larges de la Russie. Comme nous l'avons vu, Moscou ne veut pas seulement que l'on reconnaisse les changements territoriaux ; elle cherche à faire accepter la réalité multipolaire du paysage international. Pour l'establishment de la politique étrangère US - même sous Trump - cela reste une proposition inacceptable.
Ainsi, même si Trump s’était réellement engagé, à un niveau rationnel, à mettre fin à la guerre en Ukraine, la culture institutionnelle qui a contribué à initier et à soutenir le conflit reste profondément ancrée. Par conséquent, non seulement Trump n'a pas réussi à mettre fin à la guerre, mais il a, dans une certaine mesure, approfondi l'enchevêtrement des États-Unis. Il est donc politiquement exposé. Il ne peut prétendre au titre d'artisan de la paix, mais il n'a manifestement pas envie de jouer le rôle de Biden 2.0. En se retirant complètement, il aurait pu préserver une certaine cohérence. Mais en restant dans la course, il a fait sienne la guerre. Paradoxalement, l'accord très critiqué sur les minerais pourrait s'avérer plus avantageux pour l'Ukraine que pour les États-Unis. Il garantit la poursuite de l'engagement américain et protège Kiev d'un abandon total, même si les richesses minérales en question s'avèrent finalement illusoires.
Mais la tiédeur du soutien militaire US n'inversera pas la situation de l'Ukraine sur le champ de bataille. Une percée russe reste probable et, avec elle, un effondrement potentiel de l'Ukraine. On ne sait pas si cette issue forcerait l'Occident à revenir à la table des négociations ou si elle entraînerait une nouvelle escalade. Dans un cas comme dans l'autre, un problème fondamental demeure : toutes les parties comprennent que tout ce qui est convenu aujourd'hui peut être renversé demain. Cette méfiance mutuelle signifie que la Russie, l'Ukraine et, par extension, l'Occident, resteront probablement enfermés dans des relations amères pendant des années, même si un accord formel est finalement conclu.
Dans le même temps, la Russie est susceptible de maintenir un dispositif militaire robuste dans la région dans un avenir prévisible, en particulier dans le contexte des plans de réarmement et de la rhétorique agressive de l'Europe. L'Europe réagira à son tour, ce qui entraînera une nouvelle série de contre-mesures de la part de la Russie. Tout cela se déroulera dans un environnement politique profondément toxique, où la méfiance est profonde et où le cycle de l'escalade reste difficile à briser.
Pour l'heure, le scénario le plus probable reste donc un conflit prolongé, des coûts croissants et des divisions de plus en plus profondes, non seulement entre la Russie et l'Occident, mais aussi au sein de l'Occident lui-même. La guerre ne s'arrêtera pas tant que Washington et ses alliés ne seront pas prêts à affronter le problème central : la persistance d'une doctrine hégémonique qui ne tolère aucun rival. Tant que cela ne sera pas le cas, la paix restera insaisissable et l'effusion de sang se poursuivra. Et Donald Trump, qu'il le veuille ou non, risque de rester dans les mémoires non pas comme l'homme qui a mis fin à la guerre, mais comme celui qui en a hérité et l'a laissée brûler.