Brian Bertelic
29 septembre 2026
Depuis des décennies, les États-Unis exploitent leurs nombreux États clients comme des prolongements de leur propre puissance militaire, économique, financière et politique, enrôlant le monde occidental et ses dépendances dans la guerre, la guerre par procuration, la coercition économique, et pour créer l’illusion d’une légitimité politique à leurs actions à travers le monde.
Tout cela s’inscrit dans la continuité de l’utilisation que faisait l’Empire britannique de ses colonies pour mener ses guerres et maintenir sa primauté mondiale, y compris tout au long des guerres mondiales.
Et tout comme l’Empire britannique s’est de plus en plus appuyé sur ses colonies à mesure que son pouvoir déclinait dans ses dernières années, leur soutirant sang et trésors, les épuisant et les détruisant au passage — les États-Unis s’appuient de plus en plus sur leurs États clients alors que leur guerre contre le multipolarisme s’étend face à une Russie qui refait surface, une Chine en plein essor, un Iran tenace et de nombreuses nations entre les deux.
La méthode proposée par les États-Unis pour perpétuer leur primauté mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement d’un monde multipolaire en plein essor, plutôt que sur leur capacité à égaler ou à dépasser la puissance et la prospérité croissantes du multipolarisme
Tout comme les Britanniques ont eu recours à une combinaison de contrôle administratif et de propagande politique pour imposer l’obéissance dans leurs colonies, les États-Unis utilisent leur emprise politique sur leurs États clients et leur domination sans précédent dans le domaine de l’information pour les manœuvrer en vue de guerres — directes ou par procuration — et pour justifier des dépenses militaires croissantes au détriment des programmes sociaux et même de la viabilité économique, tant sur leur territoire qu'à travers leur empire moderne.
Le réseau de partage des charges
Au fil des administrations Obama, du premier Trump, de Biden et désormais du second Trump, les États-Unis ont de plus en plus mis en place un ensemble d’alliances politiques, économiques et militaires visant à consolider leur puissance à l’échelle mondiale.
Cela inclut tout, du « Quad » à « AUKUS », en passant par une OTAN en constante expansion, jusqu’à des alliances faussement "opposées aux États-Unis" telles que la « Coalition des volontaires » européenne centrée sur l’Ukraine, ou le projet d’« adhésion en tant que membre associé » de l’Union européenne proposé au Canada. Tous ces dispositifs visent à rationaliser la mobilisation des ressources et de la puissance de divers États clients, tout en diffusant des discours politiques destinés à rallier le plus grand nombre possible de personnes au sein de ces pays ciblés à l’idée d’utiliser ces ressources contre les cibles des objectifs de la politique étrangère étatsuniennes.
Le Quad et l’AUKUS utilisent des menaces inventées de toutes pièces, telles que "l’expansionnisme chinois" ou "l’agressivité chinoise", pour duper des millions de personnes dans la région Asie-Pacifique et les inciter à réaffecter des montants colossaux – et toujours croissants – de ressources destinées au développement national vers les dépenses militaires et une confrontation potentielle avec la Chine elle-même.
La dite « Coalition des volontaires », un terme recyclé de l’invasion US de l’Irak en 2003, ainsi que l’adhésion en tant que membre associé à l’UE proposée au Canada, visent à fabriquer de toutes pièces la menace d’une "Russie qui va envahir" afin de mobiliser davantage de ressources pour la guerre par procuration que Washington mène actuellement en Ukraine.
En Asie occidentale, les États-Unis utilisent le "Accord de défense conjoint de La Mecque" et les "Accords d’Abraham" pour regrouper leurs États clients de la région, malgré des décennies de discours de propagande contradictoires entretenant une stratégie étatsunienne de tension centrée sur Israël.
La haine et/ou la peur, attisées artificiellement auprès de l’opinion publique, servent à alimenter ces diverses tentatives visant à consolider les ressources et le pouvoir des États clients des États-Unis à travers le monde, dans un contexte de conflits interdépendants s’étendant de l’Europe à l’Asie occidentale, et de tensions croissantes dans la région Asie-Pacifique. Des conflits connexes se déroulent également partout, de l’Amérique latine au continent africain, dans le cadre de ce processus.
Si l’on fait abstraction de la propagande, une formule très simple se dessine : tous ces alignements politiques partagent un impératif unique — l’augmentation des dépenses militaires — et ce pour des armes soit fabriquées par les États-Unis eux-mêmes, soit s’inscrivant dans le cadre de l’interopérabilité militaire étatsunienne à l’échelle mondiale. Ces dépenses militaires se font au détriment des programmes sociaux, du développement économique et national, et même de la stabilité politique des différents États clients des États-Unis qui composent ces alliances — qu’ils soient créés et dirigés par les États-Unis ou qu’ils prétendent s’opposer aux actions des États-Unis.
Si ce « réseau de partage des charges » a pris forme au cours de plusieurs administrations américaines au XXIe siècle, il ne fait que s’inscrire dans la continuité de l’Empire britannique lui-même. L’expression « réseau de partage des charges » a été introduite mot pour mot dans la Stratégie de sécurité nationale des États-Unis de 2025 et présentée spécifiquement comme un moyen d’éviter la ‘surexpansion’ des États-Unis — tout comme l’Empire britannique en avait eu besoin pour perpétuer son propre pouvoir vers la fin de son hégémonie mondiale.
Dévorer ses mandataires, dévorer sa propre économie
Comme la population et la base industrielle de la Chine éclipsent celles des États-Unis et de l’Europe réunis, et compte tenu du réseau vaste et croissant de partenaires que la Chine met en place dans le cadre du monde multipolaire émergent, même une pression accrue sur les seuls États clients des États-Unis ne suffit pas.
C’est pourquoi les États-Unis cherchent à réorienter l’économie occidentale en difficulté, de la production économique civile vers la production d’armes. Des exemples de cette tendance apparaissent rapidement dans les gros titres occidentaux : des usines automobiles à travers l’Europe et désormais aux États-Unis convertissent des capacités de production de plus en plus inutilisées, pour fabriquer des composants destinés aux armes et aux munitions.
Alors que l’Occident se proclame être une société de "libre marché", il étouffe activement ce " libre marché " en imposant à la production civile de se reconvertir en production militaro-industrielle — non pas par des déclarations politiques, mais par une gestion minutieuse des conditions sociopolitiques et économiques qui ne laisse guère d’autre choix.
Les États-Unis ont réussi à contraindre l’économie européenne à se dissocier de l’énergie russe, bon marché, abondante et fiable, grâce au renversement du gouvernement ukrainien orchestré par Washington en 2014 et à la guerre qui s’en est suivie, provoquée par l’ingérence étatsunienne le long des frontières russes. En éliminant les importations européennes d’énergie russe, les États-Unis ont pu réorienter l’économie européenne dans son ensemble vers la production militaro-industrielle, en rendant toute autre activité économique d’un coût prohibitif.
Bien que la production militaro-industrielle soit tout aussi coûteuse, les gouvernements européens se livrent à une mise en scène orchestrée entre eux et les États-Unis pour créer l’illusion d’un danger existentiel venant de la Russie, ainsi que celle d’un "abandon" par les États-Unis face à cette "menace russe", ce qui leur permet de consacrer à la production militaro-industrielle des dépenses bien plus élevées que ce qui aurait jamais été possible dans des conditions réelles de libre marché.
Alors que les récentes administrations US, y compris celles de Trump et de Biden, ont annoncé des politiques visant à réindustrialiser les États-Unis, aucune des mesures concrètes nécessaires à cet effet — telles que la réforme de l’éducation, en particulier de la formation professionnelle, l’investissement dans les infrastructures nationales ou la nationalisation des industries clés — n’a été proposée, et encore moins mise en œuvre.
Au lieu de cela, des sommes colossales provenant des impôts des contribuables étatsuniens sont transférées à l’industrie de l’armement et aux entreprises en amont des chaînes d’approvisionnement afin d’accroître la production d’armes et de munitions. Mais, en raison de la logique de profit qui anime ces entreprises, une part minimale de ces fonds est réellement consacrée à l'augmentation effective de la production.
Comme les fondements de la réindustrialisation des États-Unis n’ont été abordés par aucune des administrations US qui s’étaient pourtant engagées à le faire, des secteurs industriels entiers se retrouvent en déclin — y compris l’industrie automobile. Plutôt que de laisser le " libre marché" éliminer les entreprises inefficaces et incompétentes, celles-ci s’approprient elles-mêmes l’argent des contribuables étatsuniens pour utiliser des capacités industrielles de plus en plus inutilisées afin de fabriquer des pièces pour des armes plutôt que pour des automobiles.
GM, par exemple, s’est récemment vanté de produire les enveloppes externes des missiles Patriot. . L'entreprise utilise des machines-outils à commande numérique, habituellement destinées au prototypage et à la fabrication de moules, pour produire à la place ces enveloppes en quantités que Lockheed Martin ne pourrait atteindre sans investir elle-même dans des équipements similaires.
À l’instar d’entreprises corrompues et incompétentes qui s’effondrent sous le poids de leur propre cupidité et se regroupent entre elles pour maintenir aussi longtemps que possible ce que l’on peut qualifier de système pyramidal — une « fusion civilo-militaire » prend forme aux États-Unis, où le gouvernement crée un besoin artificiel de guerre permanente ainsi que les armes et les munitions nécessaires pour la mener, tandis que les entreprises US captent les fonds publics pour y répondre.
La mauvaise gestion économique d’un empire en phase terminale de déclin n’a rien de nouveau. L’Empire britannique a lui aussi détourné les ressources nationales et l’industrie dans une tentative désespérée de maintenir sa primauté mondiale, plutôt que de reconnaître le caractère insoutenable d’une telle démarche et la nécessité de se réorganiser pour passer d’un empire prédateur à un État-nation fonctionnel et productif.
Ce faisant, non seulement il a perdu son empire, mais il s’est retrouvé dépourvu des fondements socio-économiques et politiques nécessaires au fonctionnement d’un État-nation viable et a passé toute sa période post-impériale en tant que prolongement de l’empire US, plutôt que comme un État-nation britannique souverain.
Les États-Unis — à l’instar de l’Empire britannique —, en refusant de reconnaître cette réalité, ne font que gagner du temps pour perpétuer leur primauté mondiale, sans pour autant mettre en place un plan viable permettant de la maintenir de manière réaliste. Ce faisant, ils négligent gravement les fondements indispensables à un État-nation fonctionnel et productif : des infrastructures qui se délabrent sous les pieds du peuple américain, un accès limité à l’éducation et aux soins de santé, ainsi qu’une société divisée et de plus en plus dysfonctionnelle.
Pire encore : la méthode proposée par les États-Unis pour perpétuer leur primauté mondiale repose entièrement sur la déstabilisation et l’affaiblissement d’un monde multipolaire en plein essor, plutôt que sur leur capacité à égaler ou à dépasser la puissance et la prospérité croissantes du multipolarisme.
Le résultat final est que les États-Unis s’autodétruisent tout en saignant à blanc leurs mandataires dans un processus visant à saper et à déstabiliser le reste du monde — laissant ces trois acteurs dans la destruction et la misère si le multipolarisme ne parvient pas à contenir ce processus et à gérer une transition relativement stable de la primauté étatsunienne vers le multipolarisme mondial.
Seul le temps nous dira comment tout ce processus va se dérouler exactement. Des acteurs des deux camps ont proposé des plans et les mettent en œuvre sur la scène mondiale. Un seul d’entre eux a l’histoire et des fondamentaux géopolitiques et économiques durables de son côté — et ce n’est ni Wall Street ni Washington. Cela dit, il est toujours plus facile de détruire que de construire — le multipolarisme devra donc se construire à une vitesse et à une échelle prodigieuses pour devancer la puissance destructrice avérée des États-Unis. Celui qui se montrera le plus habile dans son approche respective établira soit un nouvel ordre mondial meilleur, soit laissera la planète en ruines.