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Dialectique du terrorisme

Nico Hirtt
4 novembre 2023

Depuis quelques semaines, certains plateaux de télévision nous offrent le spectacle d’une espèce de lynchage médiatique à l’encontre de quiconque hésite ou ose une nuance lorsqu’un journaliste le presse et lui demande : « mais vous condamnez bien le terrorisme du Hamas ? ».

Sur la qualification de terrorisme, il n’y a guère à ergoter : tout acte visant essentiellement à inspirer de la terreur à une population civile et ce dans un but politique, idéologique, économique ou autre, doit être considéré comme tel. Tuer des civils, en les bombardant ou en les décapitant, afin d’amener leurs dirigeants à changer de politique ou afin de médiatiser une cause, cela constitue, sans aucun doute possible, du terrorisme. Les actions brutales menées par le Hamas le 7 octobre dernier tombent clairement sous cette définition. Au même titre, bien sûr, que les représailles israéliennes qui ne peuvent en aucun cas être considérées comme des « frappes ciblées » contre les seuls militants du Hamas. Il s’agit bien d’une opération punitive collective, visant à « terroriser » les Gazaouis, afin de leur faire abandonner tout soutien au Hamas.

Aux termes de cette définition, les bombardements du Blitz allemand sur Londres à partir d’août 1940, qui firent quelque 50.000 victimes civiles, étaient également des actes terroristes (contrairement aux premiers raids, qui avaient visé des centres industriels et des aéroports militaires). Pareillement, il faut qualifier de terroristes un grand nombre de bombardements américains et britanniques sur Berlin, Hambourg ou Dresde, dans la mesure où leur but principal n’était pas de détruire des infrastructures militaires ou industrielles, mais de « saper le moral du peuple allemand » (conférence de Casablanca, 1943). Et nul ne songerait à nier la nature terroriste des bombardements de Tokyo au printemps 1945 (130.000 civils tués) ou de l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki. On notera toutefois que les Japonais avaient pareillement terrorisé les populations des territoires qu’ils occupaient, particulièrement en Chine (pays dont on oublie souvent qu’il a connu le plus grand nombre de victimes civiles, après l’URSS, durant la seconde guerre mondiale : entre 7 et 16 millions de morts).

Des actes visant délibérément à terroriser les civils peuvent encore être relevés de la part des Etats-Unis lors des guerres de Corée, du Vietnam et d’Irak, de la part de l’URSS en Afghanistan ou de la part des différents belligérants des guerres civiles en Yougoslavie. Aujourd’hui même, certaines opérations russes en Ukraine et certaines « représailles » ukrainiennes ne répondent pas directement à une logique militaire mais visent essentiellement à menacer, punir, démoraliser… les civils des zones ennemies.

En remontant dans le temps, on ne trouvera guère de puissance coloniale qui n’ait commis des actes de terrorisme pour « mater » les populations de ses colonies : la Belgique au Congo, le Royaume Uni en Inde et en Afrique du Sud, la France en Algérie et au Vietnam, l’Espagne au Maroc et en Amérique latine, le Portugal au Mozambique… la liste est interminable.

Tous les actes terroristes sont-ils pour autant également condamnables ? Certains ne pourraient-ils être considérés comme moralement justifiés ?  Assurément. Ainsi, selon la position officielle des États-Unis, la bombe atomique sur Hiroshima était justifiée parce qu’en contraignant le gouvernement nippon à la reddition, elle aurait permis de sauver davantage de vies qu’elle n’en a coûté. Cette thèse est certes largement contestée par de nombreux historiens, soulignant que de toute manière l’empire japonais allait rapidement s’effondrer sous les coups de l’offensive russe en Mandchourie ; d’autres estimant que l’usage des bombes par Truman visait surtout à faire peur aux Soviétiques (on massacre une population civile pour en terroriser une autre…). Quoi qu’il en soit, l’existence même de cette controverse montre qu’il est apparemment permis de débattre du bien fondé d’un acte terroriste, aussi brutal soit-il, même lorsque son bilan se chiffre en centaines de milliers de morts.

Mais alors pourquoi serait-il scandaleux et inaudible de soutenir que l’action terroriste menée par le Hamas pourrait, éventuellement, n’être pas totalement condamnable ? Par exemple parce qu’elle permet de sortir de l’oubli une occupation coloniale et une oppression dont les Palestiniens sont victimes depuis plus de 70 ans. Bien sûr, les images et les récits des kibboutz attaqués, des enfants tués, des otages brutalement emmenés, suscitent l’horreur et la révulsion. Mais on doit à la raison de se souvenir que de l’autre côté, c’est par milliers que se comptent les victimes directes et indirectes de ces décennies de colonisation, par centaines de milliers les familles chassées de leurs terres et de leur maisons, par millions les Palestiniens parqués dans des « réserves ».

Parqués, comme le furent les peaux-rouges. Or, quand ces derniers attaquaient les convois de colons, massacrant femmes et enfants de la plus horrible des façons, coupant à vif dans la chair pour emporter une toison en trophée, crevant les yeux et traînant leurs victimes derrière un cheval au galop… ils agissaient assurément en terroristes. Mais la morale et l’Histoire les ont-ils totalement condamnés ? La morale et l’Histoire condamnent-elles absolument les Zoulous qui massacraient les colons britanniques ? Les Algériens qui attaquaient les colons Français ? Les Congolais qui se rebellaient contre l’autorité Belge ?

En 1857 une révolte éclata parmi les recrues autochtones de l’armée d’occupation britannique en Inde. Le déclencheur ? L’introduction de nouvelles cartouches de fusil, lubrifiées avec de la graisse animale, ce qui choquait aussi bien les croyances des hindous adorateurs du bœuf sacré que celles des musulmans qui ne pouvaient toucher le porc impur. Cette « révolte des cipayes », cette colère d’idolâtres contre leurs civilisateurs, s’accompagna de nombreux massacres de militaires et de civils britanniques. On rapporta des centaines de cas de viols, de tortures, de violences barbares insupportables, qui suscitèrent une telle émotion au Royaume Uni que même le grand humaniste Charles Dickens signa un article appelant à « l’extermination de la race sur laquelle la tache des dernières atrocités repose ». Pourtant, aujourd’hui, cette révolte est généralement considérée par les historiens comme la « première guerre d’indépendance indienne » et célébrée comme telle en Inde.

Que retiendra l’histoire des actes du Hamas ? La brutalité de fanatiques islamistes, antisémites haineux et sans pitié ou le courage de combattants de la juste cause palestinienne ? Est-il encore permis de (se) poser ce genre de question ? Est-il encore permis de juger de la réalité en y distinguant les aspects contradictoires, en recherchant, sur base des faits et de la raison — et non de l’émotion — quels aspects sont principaux et lesquels sont secondaires, quelles forces parfois contraires sont à l’œuvre derrière les événements qui secouent le monde ? Ou bien la pensée dialectique, la pensée de la complexité et du mouvement nous a-t-elle quitté depuis que l’intelligence est devenue artificielle ?

Nico Hirtt
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