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Afghanistan : Retour sur une supercherie

Roland Marounek
23 décembre 2006

L'OTAN est en passe de réussir une remarquable reconversion médiatique, en se présentant comme "force de paix", force dévouée au service de la liberté, des droits de l'homme et de la démocratie, les trois mots-fétiches de notre temps. Une offensive médiatique insistante impose l'image d'une OTAN humanitaire, venant interrompre un génocide imaginaire au Kosovo, rétablissant la paix entre les communautés bosniaques qui avaient été armées par les membres mêmes de l'OTAN : en quelque sorte on présente à l'opinion l'image d'une OTAN remplaçant la force des Nations Unies, mais en mieux, plus efficace, mieux équipée, avec plus de moyens et d'unité de décision. Pas un machin trop multilatéral impuissant, rien que des démocraties agissant pour le bien.

A cet égard, l'implication de l'OTAN en Afghanistan est un cas d'école, tant pour la façon dont elle s'est déroulée, la rhétorique humanitaire avec laquelle on nous fait avaler cet embourbement militaire, que pour ce que cela nous peut apprendre des missions 'de paix' meurtrières à venir (Irak, Liban, Soudan…).

Le projet états-unien en Afghanistan

Peu de monde au sein du mouvement pour la paix n'a protesté lorsque les USA ont attaqué et envahi l'Afghanistan en 2001. Vu la réputation déplorable des Taliban et l'émotion soulevée par les attentats de 2001, il semblait très difficile de les défendre.

Les raisons d'envahir l'Afghanistan ont été présentées en gros de la façon suivante :

  • Pour réagir aux attaques contre le World Trade Center et le Pentagone du 11 septembre 2001, le gouvernement US devait, en état de légitime défense, attaquer les Taliban.
  • L'Afghanistan était le centre du terrorisme mondial et hébergeait son chef absolu. Il fallait que l’Occident fasse bloc contre la menace terroriste islamique, qui avait ses racines en Afghanistan.

Seule la stupéfaction provoquée par le nouveau Pearl Harbour - comme disait anticipativement Dick Cheney - peut peut-être expliquer pourquoi tant de monde a accepté aussi docilement cette vision des choses, en refusant de noter de simples évidences.

D'une part, et c’est le moins que l'on puisse dire, la version officielle du 11 septembre manque de consistance, les preuves de l'implications de Ben Laden et de l'hypothétique Al-Qaida se font attendre; on voit encore moins le lien avec les Taliban. D'autre part, la vision d'une structure maléfique unique, coordonnant tout le terrorisme dans le monde, avec à sa tête un personnage démoniaque, sort droit des comics et des films US. Que tant de gens 'sérieux' cautionnent de bonne foi cette fantaisie est déroutant. Enfin, il est certain que l'invasion de l'Afghanistan était préparée depuis des mois. « Au cours des 18 derniers mois, la CIA a travaillé avec les tribus et les seigneurs de la guerre au sud de l'Afghanistan, et des unités de la Special Activities Division ont contribué à créer un vaste nouveau réseau dans le bastion des Taliban », écrivait le Washington Post en novembre 2001, en même temps que des rapports étaient publiés, montrant que des menaces de guerre contre l’Afghanistan avaient été proférées dès juillet 20011.

Dans les faits, le terrorisme ne s’est évidemment pas arrêté avec l'invasion, au contraire. Plus personne ne parle de la capture de Ben Laden. Les histoires de laboratoires souterrains hyper-sophistiqués d'armes chimiques et biologiques dissimulées au fond des grottes afghanes étaient complètement bidon. Vous souvenez-vous des schémas présentés très sérieusement à la télévision ? L'Afghanistan était, et reste, un des pays les plus pauvres de la planète.

En septembre 2000, un an avant les tours, le groupe composant le Project For A New American Century (PNAC) sortait un rapport où on peut notamment lire :

Les États-Unis sont l'unique superpuissance. (…). La stratégie fondamentale a pour but de préserver et d'étendre cette position avantageuse aussi loin que possible dans l'avenir…. [La tâche de l'armée est] de prévenir la montée d'une nouvelle puissance rivale, de défendre les régions clés de l'Europe, de l'Asie de l'Est et du Moyen-Orient…. Il faut prévoir que l'Asie de l'Est deviendra une région d'importance croissante.… Le renforcement militaire US en Asie est la clé pour parer à la montée de la Chine.2

Quelques mois plus tard, les membres du PNAC se retrouvaient au pouvoir, et l'Asie Centrale subissait une invasion en règle. Cela n'a rien à voir ni avec 'Al Qaida', ni avec les Taliban, ni avec une prétendue lutte contre le terrorisme, qui serait bien curieusement inefficace. Cela a très précisément à voir avec ce qui est écrit noir sur blanc : la préservation de la puissance US et le contrôle des ressources énergétiques.

Le résultat concret de l'invasion, ce n'est pas la capture de Ben Laden, ou la fin du terrorisme, mais quatre bases permanentes à proximité de l’Iran, de la Chine et en direction de l’Asie Centrale, sans compter les installations secrètes et les zones interdites d’accès, et les bases US à l'intérieur même de l'ex-URSS

Quelle que soit la rhétorique dans laquelle on l'enveloppe, le rôle de l'OTAN en Afghanistan ne pourrait fondamentalement n’être rien d’autre que subordonné à l'objectif global états-unien.

Images d'Epinal

« Les Américains ont chassés les Mauvais qui opprimaient le peuple et singulièrement les femmes, et ont mis les Bons au pouvoir. L'Occident doit à présent protéger l'Afghanistan du retour des Mauvais, sans quoi ce pays retomberait dans le chaos et la misère. »

Une partie de l'histoire récente de l'Afghanistan est curieusement déformée. Au mieux, certains militants anti-guerre pensent qu'après que les USA aient aidé les Taliban contre les Soviétiques, les Taliban se sont retournés contre leur protecteur. En quelque sorte, 'les USA ont joué avec le feu, et ont malheureusement nourri les terroristes qui allaient les frapper’.

Cette théorie cautionne en passant la sincérité de la lutte actuelle des USA contre le terrorisme. Mais elle comporte une erreur factuelle importante.

Les USA ont dès 1979, avant l'intervention soviétique, financé, armé et entraîné les éléments les plus rétrogrades de la société afghane, les chefs religieux, des chefs de tribus inquiets de leurs privilèges, de manière à faire capoter l'expérience socialiste. Brzezinski l'a reconnu tout à fait ouvertement dans une interview en 19983. Les autorités afghanes et leur soutien soviétique se sont retrouvés confrontés à des milices islamistes rétrogrades, mais puissamment armées et équipées. Les hélicoptères soviétiques tombaient sous les fameux Stingers. Les efforts de développement et d'émancipation ont été effectivement brisés.

On peut mesurer à quel point l'Occident est préoccupé du sort du peuple afghan à cette réponse de Brzezinski : Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d'attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ?

Parmi les ‘combattant de la liberté’, Burhanuddin Rabbani, qui allait être le président de l'Afghanistan à la chute du pouvoir socialiste en 1992, et qui est aujourd'hui membre du parlement. Il s’agit d’un religieux originaire du Nord-Est, docteur en loi islamique, fondateur de l’Islamic Society of Afghanistan, l'une des multiples factions de la 'résistance' au pouvoir socialiste. Le commandant Ahmed Massoud était responsable de la branche militaire de ce parti.

En 1992, les fondamentalistes prennent le pouvoir. Le nouvel Etat islamique afghan rétablit la Charia. Parmi les membres du premier gouvernement en tant que ministre adjoint des Affaires Extérieures, il y a un certain Hamid Karzaï, financier depuis 1979 de la rébellion islamique.

De 1992 à 1996, c'est une succession de guerres atroces entre chefs de guerre rivaux, de luttes ethniques et de massacres de populations. Des bombardements aveugles sur des zones habitées par des civils font de nombreuses victimes et causent d'importantes destructions. Comme les enquêtes conduites par Human Rights Watch l'ont montré, plusieurs factions qui composeront plus tard l'Alliance du Nord se rendent coupables de nombreux viols lors des combats dans les quartiers de Kaboul. En février 1993, environ 500 Hazaras, essentiellement des femmes et des enfants, furent méthodiquement massacrés dans le quartier Ashraf Mina de Kaboul par les troupes de Sayyaf et Massoud4.

Les Taliban (‘étudiants en religion’), en tant que force organisée, n'existent absolument pas en ce moment. Ils n'apparaissent qu'en 1994, et reçoivent alors un soutien certain de la population lasse des massacres et de la corruption. La plupart des autres factions islamiques se regroupent alors dans la fameuse Alliance du Nord.

En mars 1995, les forces de la faction opérant sous les ordres du Commandant Massoud se livrent à des viols et des pillages, après avoir pris le quartier Karte Seh de Kaboul, à majorité Hazara, à d'autres factions. Selon un rapport du Département d'État états-unien publié en 1996 à propos des droits de l'homme pendant l'année 1995, les troupes de Massoud ont systématiquement pillé toutes les maisons et violé des femmes. Voilà pour les exploits du chéri des médias européens.

Quelques jours avant l'invasion de l'Afghanistan, le 6 octobre 2001, Human Right Watch lance l'avertissement suivant : « Les USA et leurs alliés devraient s'abstenir de coopérer avec ces chefs dont les brutalités remettent en question leur légitimité en Afghanistan. (…) Les divers partis composant l ’Alliance du Nord ont un triste bilan d'attaques de civils, entre la chute du régime de Najibullah en 1992 et la conquête de Kaboul par les taliban en 1996 »5.

Les anciens chefs de guerre fondamentalistes qui ont mis le pays à feu et à sang sont ceux-là même qui se retrouvent aujourd'hui ministres, députés, sénateurs, gouverneurs, sous la protection otanienne. Les déclarations vertueuses de l'OTAN sur son engagement en faveur de la liberté et contre le fondamentalisme prennent une curieuse allure une fois qu'on réalise cela. Le développement, l'émancipation des femmes, la sécularisation de la société dans la nouvelle République Islamique d'Afghanistan, non seulement n’ont pas grand-chose à envier à l’ère des Taliban, mais semblent représenter un objectif peu crédible étant donné le profil des personnes maintenues au pouvoir par l'OTAN. La seule amélioration tangible, c'est qu'on n'en parle plus trop dans nos médias. Maintenant il faut ‘sauver le Soudan’.

L'OTAN comme force armée des Nations Unies ?

Après l'invasion de l'Afghanistan, et la mise au pouvoir par les USA des leaders de l'Alliance du Nord, les Nations Unies adoptent en décembre 2001 la résolution 1386 établissant une force internationale pour "appuyer la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan en créant un environnement sécuritaire à Kaboul et ses environs", la Force internationale d'assistance à la sécurité en Afghanistan (ISAF).

Cinq ans plus tard, cette force est devenue une force de l'OTAN complètement engagée dans la guerre US dite "Liberté Immuable". En mars 2007, un dernier pas devrait être franchi avec la mise sous commandement unique de l'ISAF et des forces états-uniennes.

Comment a-t-on pu laisser sans broncher s'opérer ce glissement d'une force de maintien de la paix de l'ONU, en force d'occupation et de combat de l'OTAN ?

L'OTAN est une force de pays occidentaux, pays qui ont des intérêts bien particuliers dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne sont pas nécessairement convergents avec ceux du reste du monde. En aucun cas, il n'aurait dû être question de confier à l'OTAN une mission des Nations Unies. L'exemple afghan, et précédemment celui de la Yougoslavie sont des pas essentiels vers le démantèlement des principes des Nations Unies et du droit international. Du système multilatéral instauré à la fin de la Seconde guerre mondiale, on régresse vers l'acceptation formelle du droit du plus fort.

Ce premier pas annonce les suivants, la ‘Communauté Internationale’ déjà synonyme médiatique de ‘Union Européenne + USA’, le devenant de fait 'officiellement' avec son bras armé otanien chargé de faire respecter l'ordre partout dans le monde au profit des intérêts des multinationales occidentales.

« La sécurité énergétique, la libre circulation des produits énergétiques et la protection des voies de transport sont une partie du concept de l'Otan », déclare Jaap de Hoop Scheffer, le Secrétaire général de l’Alliance6. Peut-on en effet imaginer le système impérialiste actuel sans ce flux de ressources énergétiques et de matières premières en direction et au profit des pays occidentaux ?

Le masque humanitaire de l'OTAN

C'est au prix d'une argumentation spécieuse que l'Alliance atlantique prétend inscrire sa guerre afghane dans sa justification officielle, à savoir la protection des pays de l'Atlantique Nord. En bref : "le Terrorisme est la principale menace contre l'Europe, l'Afghanistan risque de redevenir la source du Terrorisme si les Taliban reviennent au pouvoir, donc lutter contre les ‘Taliban', c'est protéger l'Europe".

En réalité, les médias s'embarrassent assez peu de cette justification. Il suffit de présenter la mission de l'OTAN comme une œuvre de bienfaisance, de reconstruction et de développement. Dans la plus pure tradition coloniale finalement.

Et pourtant depuis plusieurs années, les travailleurs humanitaires dénoncent les activités militaro-humanitaires de l'OTAN comme dramatiquement contre-productives : « Les gens ne font plus la différence entre humanitaires et militaires, et cela remet en cause notre neutralité et indépendance », vient encore de déclarer le chef de la mission afghane de l'ONG française Action contre la Faim7. Comment espérer en effet que la résistance à l'occupation ne fasse la distinction entre 'vrai' humanitaire et force d’occupation portant le masque humanitaire ?

Evidemment, les patrons de l'OTAN et nos propres gouvernants en sont parfaitement conscients : cette supercherie humanitaire n’est qu’une couverture, au même titre que l'œuvre civilisatrice de la colonisation, ou en d'autres temps le sauvetage des âmes des Amérindiens.

L'occupant qui s'appuie sur des chefs de guerre dociles et corrompus s'aliène inexorablement une partie de plus en plus large de la population qui ne voit nullement son sort s'améliorer. Les émeutes de mai dernier à Kaboul, lorsque les Etats-uniens ont tiré dans le tas, ont révélé au monde l'ampleur du ressentiment de la population.

L'OTAN et les USA s’attaquent à la résistance - à laquelle ils accolent systématiquement l'étiquette 'Taliban' - avec les seules armes qu'ils maîtrisent parfaitement, les bombardements massifs. L'étendue des ‘dégâts collatéraux’ est maquillée par l'affirmation que tous les morts seraient des Taliban.

En septembre dernier, pendant que des représentants de l'OTAN claironnaient qu'elle avait tué entre 500 et 1500 Taliban dans son offensive, un vieux paysan déclarait à une agence de presse canadienne que 26 membres de sa famille, hommes, femmes et enfants, étaient morts au cours des bombardements. L'OTAN avait émis des avis d'évacuation à la population dans les jours précédant le début de l'offensive, tout ce qui restait pouvait donc être massacré à l'aise. Le gouvernement avait averti que "quiconque errait hors de la route principale pouvait être abattu comme suspect d'être Taliban"8.

Lutte contre le terrorisme ? Bombe après bombe, la terreur occidentale est en train de produire consciencieusement le terrorisme à venir. Les exactions des forces occupantes, le fait que l'Afghanistan sous supervision occidentale s'enfonce dans la misère, n’auront à terme d'autre effet que de gonfler les rangs des prétendus 'terroristes'. La poudre aux yeux de ‘l'humanitaire’ et de ‘la démocratie’ ne changeront rien à cette réalité : l'intervention occidentale est une partie du désastre en Afghanistan.

1. www.wsws.org
2. "Rebuilding America's Defenses, Strategy, Forces and Resources for a New Century", A Report of The Project for the New American Century, September 2000
3. Le Nouvel Observateur , 20 janvier 1998
4. en.wikipedia.org
5. www.rawa.org
6. AFP, 1/11/2006
7. AFP, 3/11/2006
8. www.dedefensa.org

Roland Marounek
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