En faisant ainsi, on constate que la seule « division » qui existe entre les États-Unis et l’Europe est une « division du travail », une expression littéralement prononcée par le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, à Bruxelles en février 2025, déléguant à l’Europe la poursuite de ce qui est une guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie, tandis que les États-Unis réorientent leurs ressources vers l’Asie.
C’est précisément parce que la guerre en Ukraine est une guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie, et compte tenu du fait que les effectifs militaires entraînés de l’Ukraine et son territoire continuent de se réduire sous la pression de la stratégie d’usure de la Russie, que la poursuite de la guerre nécessitera l’apport de renforts supplémentaires d’effectifs militaires entraînés — et un enfoncement plus profond en territoire russe — afin de mener les opérations sur un front plus large.
Le renforcement militaire des États baltes semble être, au minimum, une tentative visant à immobiliser les forces russes le long de la frontière de ces pays avec la Russie. Le pire scénario pour Moscou serait que les États-Unis répètent avec leurs proxies baltes ce qu’ils ont déjà fait en 2008 avec leurs proxies géorgiens et ce qu’ils ont fait à partir de 2011 avec leurs proxies ukrainiens : attaquer militairement la Russie et ses alliés, précipitant ainsi une guerre plus vaste sur un front plus large.
Les nations d’Europe occidentale, y compris la dite « coalition des volontaires » dirigée par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont mis en œuvre avec enthousiasme les directives du secrétaire Hegseth datant de février 2025 — directives prévoyant notamment de « redoubler d’efforts » pour armer l’Ukraine, « d’augmenter les dépenses de défense » et de convaincre l’opinion publique européenne de la « menace qui pèse sur l’Europe » (la Russie).
En gardant cela à l’esprit, il est clair qu’il n’y a non seulement aucune division d’aucune sorte entre les États-Unis et leurs mandataires européens, mais que ces derniers ont fait preuve d’une obéissance servile inébranlable, même au prix de se placer eux-mêmes au bord du précipice d’une guerre avec la Russie voisine, dotée de l’arme nucléaire.
La guerre plus vaste et orchestrée de longue date contre la Russie
Entourer la Russie d’une série de crises géopolitiques et économiques afin d’ « étirer la Russie » dans l’espoir de précipiter à terme un effondrement à la manière de celui de l’Union soviétique est le sujet de nombreux documents stratégiques US couvrant l’ensemble de la période de l’après-guerre froide.
Il existe même un document publié par la RAND Corporation, intitulé littéralement « Extending Russia », qui énumère une série de mesures que les États-Unis ont depuis mises en œuvre à la lettre, tant avant qu’après sa publication en 2019.
Ce document expose les mesures économiques et géopolitiques que les États-Unis ont depuis utilisées à la fois pour préparer le terrain de cette guerre par procuration actuelle, et pour la perpétuer et l’étendre au fil du temps. Ces mesures comprennent le ciblage des exportations énergétiques de la Russie, en particulier l’extension des gazoducs (Nord Stream, détruit depuis par les États-Unis), l’imposition de sanctions à la Russie, la déstabilisation, la destruction et/ou la mainmise politique sur les alliés de la Russie tant le long de ses frontières qu’au-delà (notamment l’Ukraine, la Géorgie, la Biélorussie et l’Arménie, ainsi que la Syrie), et l’armement de l’Ukraine elle-même à la suite de sa mainmise politique par Washington en 2014.
Cette dernière mesure, comme l’admet le rapport de la RAND, entraînerait inévitablement un conflit plus large avec la Russie — ce qui s’est effectivement produit. Le rapport admettait également que cette mesure aboutirait probablement à « des pertes humaines ukrainiennes disproportionnées, des pertes territoriales et des flux de réfugiés » et qu’« elle pourrait même conduire l’Ukraine à une paix désavantageuse ».
L’objectif de la politique américaine n’est pas nécessairement de « vaincre » la Russie en Ukraine, ni en Géorgie, ni en Arménie, ni en Syrie, ni dans aucune autre région en particulier — mais de créer une multitude de crises exerçant une pression toujours croissante sur la Russie afin de provoquer des fissures et un effondrement partout où les opportunités le permettent, et de précipiter à terme un effondrement général sous l’effet de la pression exercée sur un ensemble vaste et croissant de fronts.
Et c’est précisément ce que font les États-Unis.
Peu importe que l’Ukraine ne puisse gagner l’actuelle guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie — ou que l’Europe, collectivement, n’en soit peut-être pas capable non plus. Les objectifs des États-Unis consistent à créer un conflit qui ne cesse de s’amplifier et qui finira par dépasser la capacité de la Russie à réagir et à se défendre.
Des stratégies similaires ont été utilisées contre d’autres cibles du « changement de régime » US, notamment en Libye, en Syrie et en Irak, s’étalant sur plusieurs décennies avant de réussir, finalement et totalement.
Ainsi, la mesure du succès de la Russie ne se trouve pas seulement sur le champ de bataille ukrainien, mais dans sa capacité ou non à se défendre contre cette campagne d’ingérence bien plus vaste menée par les États-Unis — une campagne qui a transcendé sans exception toutes les administrations présidentielles étatsunienne depuis la fin de la Guerre froide et qui continuera de le faire dans un avenir prévisible.
L’intensification de la guerre des drones et des missiles
Une attention croissante est accordée à la campagne de frappes par drones et missiles, qui ne cesse de s’étendre et vise la Russie au cœur même de son territoire. Alors que les partisans de l’Ukraine affirment que ces frappes ont « renversé la tendance » en faveur de l’Ukraine, et que les partisans de la Russie affirment qu’elles n’ont eu aucun impact, la vérité se situe probablement quelque part entre les deux et est susceptible d’évoluer à mesure que les deux camps s’adaptent.
Les médias occidentaux ont déjà admis que les frappes en profondeur menées par "l’Ukraine" sur le territoire russe, à l’aide de missiles et de drones de fabrication étatsuninenne et européenne, sont en réalité le résultat des services de renseignement US et de l’armée US.
Fin 2025, le New York Times le reconnaissait :
« La CIA et l’armée US, avec la bénédiction [du président américain Donald Trump], ont donné un coup de fouet à la campagne ukrainienne de frappes de drones contre les installations pétrolières et les pétroliers russes. »
Plus récemment, le Financial Times expliquait :
Les analystes attribuent le succès croissant de la campagne de drones ukrainienne à sa capacité à augmenter considérablement sa production, ainsi qu’à une meilleure gestion.
L’aide des services de renseignement US a également joué un rôle, en aidant Kiev à tracer les meilleures trajectoires pour ses drones et à contourner les défenses aériennes, ont déclaré de hauts responsables ukrainiens au FT.
Bien sûr, la « capacité de l’Ukraine à augmenter considérablement sa production » se traduit en réalité par une production accrue tant aux États-Unis qu’en Europe, qui se contentent ensuite de transférer des composants, des kits ou des drones entièrement assemblés vers l’Ukraine pour y être stockés et utilisés.
Cela inclut les drones Hornet de fabrication américaine, pilotés par l’intelligence artificielle (IA) — un résultat de la campagne de drones IA de l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, annoncée il y a au moins deux ans.
Ces drones de fabrication US et pilotés depuis les États-Unis mènent une campagne de frappes à grande échelle, couvrant toute la région, contre le transport maritime russe en mer d’Azov, en mer Noire, en mer Méditerranée et au-delà, ainsi que contre des infrastructures militaires, civiles et de production énergétique situées à des distances de plus en plus grandes de la frontière russo-ukrainienne, profondément à l’intérieur du territoire russe.
Si les dégâts causés par ces attaques n’ont pas atteint l’ampleur des frappes russes à l’aide de missiles, de bombes guidées, de drones et de roquettes guidées contre l’Ukraine, ils provoquent néanmoins des perturbations, comme le reconnaît le gouvernement russe lui-même, en particulier dans des régions spécifiques telles que la Crimée et sur les voies logistiques menant à celle-ci.
En gardant à l’esprit que l’objectif de Washington, avec sa guerre contre la Russie en Ukraine et sa campagne plus large d’empiétement, est d’« étirer », et non de « vaincre » la Russie, on ne peut nier que la stratégie US a considérablement alourdi le coût d’une guerre déjà onéreuse imposée à la Russie.
Les États-Unis et leurs mandataires européens n’égaleront probablement jamais la Russie en matière de production militaro-industrielle, mais si on leur en laisse le temps, ils continueront certainement à renforcer leur capacité à infliger des coûts de plus en plus lourds, à moins que la Russie ne parvienne à mettre pleinement et définitivement fin à la guerre en Ukraine sur le champ de bataille.
Avec la perspective d’un effondrement de l’Ukraine et de la fin de la guerre, la tentation pour les États-Unis d’ouvrir de nouveaux fronts le long des frontières russes va s’accroître, et des préparatifs semblent déjà en cours pour un tel front, au moins dans les pays baltes.
Une guerre plus large contre le multipolarisme
Alors que les États-Unis continuent d’intensifier leur guerre contre la Russie en Ukraine — menaçant de l’étendre encore davantage au reste de l’Europe —, ils poursuivent également leur guerre d’agression directe contre l’Iran, ce qui précipite une crise énergétique mondiale de plus en plus grave visant directement la Chine elle-même.
Dans le même temps, les États-Unis continuent de modeler la région Asie-Pacifique exactement de la même manière qu’ils ont modelé et transformé l’Europe face à la Russie et l’Asie occidentale face à l’Iran — en vue d’une guerre à grande échelle et/ou d’une guerre par procuration contre la Chine.
Les États-Unis sont en train de transformer les Philippines, en Asie du Sud-Est, en "Ukraine" de la région Asie-Pacifique, tout en intégrant les capacités militaires de la Corée du Sud, du Japon et des Philippines sous un commandement militaire US unique et interopérable.
Tout comme les États-Unis ont utilisé des attaques de drones contre la Russie, passées par l’« Ukraine », ils préparent de la même manière les Philippines et la province insulaire chinoise de Taïwan comme points de lancement pour des attaques similaires contre la Chine.
Compte tenu de la nature plus large et mondiale de la politique étrangère étatsunienne, la guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Russie s’inscrit dans le cadre et contribue à expliquer le degré croissant de coopération entre les principales cibles de cette politique étrangère étatsunienne — notamment la Russie, la Chine et l’Iran. Comprendre que les États-Unis mènent cette politique non seulement en ciblant directement ces trois nations, mais aussi en ciblant des tiers — qu’ils affaiblissent, soumettent politiquement et utilisent comme proxies pour faire avancer cette politique — permet de souligner la nécessité impérative de mettre en place un effort mondial pour dénoncer cette menace et s’en défendre, menace que représente la quête de suprématie des États-Unis.
Cette menace ne revêt pas seulement une dimension militaire et économique, mais vise également l’information, l’éducation et l’espace politique.
Il y a des siècles déjà, se contenter de sécuriser son château contre un siège donnait à l’ennemi accès à tout l’espace et à toutes les ressources entourant ce château, créant une dynamique d’usure qui, à terme, favorisait l’ennemi, quelle que soit la qualité de la protection du château lui-même. Un château assiégé qui crée une profondeur stratégique bien au-delà de ses murs, lui permettant d’attaquer et d’empêcher l’ennemi de s’approcher, sans parler de commencer le siège, augmente ses chances de victoire à long terme.
Aujourd’hui, le monde multipolaire doit renforcer sa profondeur stratégique tout autant que chaque nation doit fortifier ses frontières contre l’ingérence, l’agression, l’infiltration, la déstabilisation et la mainmise politique ou l’effondrement provoqués par les États-Unis. Cela doit se faire non seulement à travers les domaines traditionnels de la sécurité nationale et mondiale, mais aussi en mettant l’accent sur l’espace informationnel — un domaine dont la protection est aussi importante au XXIe siècle que celle de l’espace aérien, des frontières terrestres et des côtes.
L’intégration de cette politique, non seulement au niveau national, mais aussi de manière collective à l’échelle du monde multipolaire émergent, contribue à créer la profondeur stratégique requise au XXIe siècle pour contrecarrer et vaincre l’agression d’aujourd’hui, tout comme la profondeur stratégique l’a fait au cours des siècles passés.
Seul le temps dira si les avantages dont bénéficie la Russie dans le cadre de la guerre par procuration menée par les États-Unis en Ukraine pourront être étendus avec succès à la campagne d’empiétement bien plus vaste que les États-Unis mènent contre Moscou — et si la Russie, l’Iran et la Chine pourront unir suffisamment leurs efforts pour contrecarrer et vaincre la campagne mondiale d’empiétement et d’agression que Washington impose au reste du monde.