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La Constitution contribue-t-elle à faire de l'Union européenne une «contre-puissance» face aux Etats-Unis ?

Diana Johnstone
30 juin 2005

Nous publions ci-dessous de larges extraits d’un article de Diana Johnstone (journaliste américaine – spécialiste des Balkans).

Le Condominium Impérial

Que veulent exprimer ceux qui déclarent que le principal argument en faveur du "oui" serait de permettre à l'Europe de tenir tête à la superpuissance américaine ? Si l'on se rapporte aux textes - notamment l'Article I-41 qui lie la politique de défense à l'Otan - cette déclaration pourrait être évacuée comme une simple contre-vérité. Pourtant, il est peut-être plus utile d'accepter que la plupart de ceux qui le disent ne mentent pas mais ont une idée particulière en tête, et de tenter de comprendre le fondement de cette idée.

En effet, il me semble que les Atlantistes qui défendent la Constitution pour renforcer l'UE face aux USA imaginent une vraie rivalité entre les deux, mais une rivalité à l'intérieur d'un même système socio-économique et géostratégique : un système que j'appelle le Condominium Impérial (CI, également connu sous le nom de "Communauté Internationale"). Ce CI représenterait une solution au problème posé par les guerres entre puissances impérialistes qui ont mené au désastre de 1914-18. Il s'agit d'unir ces puissances impérialistes sous l'hégémonie des Etats-Unis pour promouvoir les mêmes "valeurs et intérêts" partout dans le monde.

Ces "valeurs" sont les "droits de l'homme" qui se sont développés relativement récemment dans les pays riches. Il s'agit en général davantage de libertés de comportement que de droits aux nécessités de la vie (nourriture, logement, santé, travail, éducation). Ces droits essentiellement individuels sont compatibles avec les sociétés libérales avancées où le niveau de vie élevé permet de dépasser la "guerre de tous contre tous" pour la survie. En soi, ils sont indiscutablement désirables pour le bonheur humain. Le problème survient quand la référence à ces droits sert à renforcer la bonne conscience des riches lorsqu'ils veulent s'ingérer dans les affaires des moins fortunés.

Dans le système capitaliste avancé, les intérêts sont semblables dans le sens où "la liberté" y est centrale, mais précisément, il s'agit avant tout de la liberté du capital financier d'investir partout, et ainsi de déterminer la forme matérielle et sociale des sociétés. Ce système étant, par nature, compétitif, il est inévitable que la compétition existe à l'intérieur, entre les unités qui le composent. L'"indépendance" que prônent les Atlantistes n'est rien d'autre au fond que le niveau d'efficacité compétitive que doit posséder l'Europe pour poursuivre cette concurrence avec les Etats-Unis tout en y restant intimement liée. Il ne s'agit en aucun cas de poursuivre une politique - qu'elle soit économique ou géopolitique -- fondamentalement différente de celle des USA.

Cette rivalité à l'intérieur existe déjà, mais nos dirigeants en parlent très peu ou de façon presque codée devant leur public. Ainsi on poursuit des politiques dont le vrai motif, le bien fondé et les résultats ne sont pas publiquement évalués et débattus.

Prenons un exemple : les élargissements hâtifs de l'UE vers les pays de l'Est appartiennent à cette politique de rivalité avec les Etats-Unis qui ne dit pas son nom. Les pro-européens n'ont cessé d'observer qu'il aurait fallu d'abord "approfondir" l'UE avant de l'élargir. Cela relève du bon sens: on peut tout gâcher en allant trop vite. On a déjà vu les dégâts causés à l'Allemagne par sa réunification hâtive, mais on peut la considérer comme un cas à part. Pour les Pays baltes, et maintenant pour la Roumanie et la Bulgarie (et peut-être demain pour l'Ukraine et la Georgie), cette fuite en avant suit une logique différente. On pourrait imaginer qu'il s'agit de rivalité avec la Russie. Certains de ces pays (notamment les Pays baltes) semblent se croire en permanence menacés par la Russie, malgré son retrait volontaire et paisible. Mais les dirigeants occidentaux savent bien que la Russie n'est pas une menace. En réalité, l'élargissement de l'UE vers l'Est répond beaucoup plus aux besoins de la rivalité avec les Etats-Unis, dont l'influence dans ces pays est déjà prédominante et qui se renforce avec l'extension de l'Otan. L'élargissement vers la Turquie suivrait une logique similaire.

L'ironie de l'histoire est que l'UE se trouve ainsi entraînée dans une course à l'influence avec les Etats-Unis alors même qu'elle (à travers la Constitution) entend réaffirmer son attachement à une alliance atlantique totalement dominée par Washington. L'élargissement vers les pays de l'Est peut, certes, contribuer à y renforcer l'influence des pays de l'Europe occidentale, mais au prix d'un affaiblissement de l'indépendance de l'Europe par rapport aux Etats-Unis.

On observe un phénomène semblable avec le rôle actif (bien que secondaire) joué par l'UE dans les "révolutions" orange et autres, totalement téléguidées et généreusement financées depuis Washington. Ces "révolutions" visent clairement à soumettre les économies de ces pays au capital étranger par l'intermédiaire de dirigeants plus fidèles aux Etats-Unis (où la plupart d'entre eux ont reçu leur formation) qu'à leur propre peuple. Tout cela - avec la provocation constante de la Russie que cela implique - est-il véritablement dans l'intérêt de l'UE et de ses peuples ? On pourrait au moins se poser la question. Mais, sur ces questions, le débat public n'existe pas.

La "leçon des Balkans"

La confusion qui règne dans la définition d'une politique européenne "d'indépendance" atteint son apogée avec la supposée "leçon des Balkans". Le cliché dominant est bien exprimé par Henri de Bresson dans Le Monde, lorsqu'il écrit à propos de la politique étrangère et de sécurité contenue dans la Constitution : « Tirant la leçon des guerres des Balkans, qu'ils n'ont pu empêcher et auxquelles ils n'ont pu mettre fin qu'avec l'intervention des Etats-Unis, les Européens se dotent d'un instrument qui donne une crédibilité nouvelle à leur action extérieure. C'est un grand pas ».

Absolument tout, dans cette analyse, est erroné. Je n'insiste plus sur le fait que l'attachement à l'Otan vicie dès le départ cet "instrument qui donne une crédibilité nouvelle à leur action extérieure". L'erreur est à la fois plus profonde et très révélatrice.

Tout d'abord, ce n'est pas, comme on se plaît à répéter, la faiblesse militaire de l'Europe qui est responsable de son échec dans les Balkans. C'est sa faiblesse politique. L'UE n'a jamais bien analysé ni bien compris les causes du drame yougoslave. Elle n'a jamais développé - comme elle aurait pu et dû le faire - un programme clair envers toute la Yougoslavie pour éviter les guerres de sécession. Et une fois le pire advenu, elle a été incapable d'élaborer une politique susceptible d'apporter la paix - qui aurait contrecarré les efforts sournois de Washington pour éviter toute paix autre qu'américaine (voir à ce sujet les mémoires de David Owen).

Cette faiblesse était liée au manque d'unité entre les Etats membres de l'UE - mais plus encore à la volonté de cacher cette absence d'unité en donnant l'apparence d'une unité qui n'existait pas ! Ainsi la position de l'Allemagne en faveur des sécessions non négociées - une position qui rendait la guerre civile inévitable - était rejetée au début, et à juste titre, par tous les autres Etats membres de l'UE, surtout par la France, le Royaume-Uni, et même par des diplomates allemands en place à Belgrade. Mais précisément en raison de la proximité de la signature du traité de Maastricht, et parce qu'il n'était pas opportun de révéler au monde ses divisions, le bon sens de cette majorité a capitulé devant l'acharnement du gouvernement allemand à casser son vieil ennemi, la Yougoslavie, au profit de l'indépendance de ses vieux clients, la Croatie et la Slovénie. Et par la suite, tous les dirigeants - notamment français - qui avaient eu raison, se sont efforcés de justifier une décision tragiquement erronée.

Et ce n'est pas tout. On s'est aussi efforcé de cacher au public les rivalités sourdes entre puissances - surtout entre les Etats-Unis et l'Allemagne - pour attirer les divers sécessionnistes dans leur sphère d'influence. Dans une grande manifestation d'unité occidentale largement fictive, l'Otan a dévasté en 1999 ce qui restait de la Yougoslavie. A ce jour, rien n'est vraiment réglé, mais on n'en parle plus. C'est une situation classique : les Puissants règlent leurs rivalités en faisant payer la note aux faibles.

Cet exemple devrait faire réfléchir. Au lieu de cela, il est mythifié et travesti pour justifier une politique militaire qui permettra sans doute "d'agir", mais avec aussi peu de principes, de sérieux intellectuel et de vision de l'avenir que l'Europe au moment de la crise yougoslave. Une force militaire sans cerveau, n'est-ce pas justement ce qu'on reproche à l'administration Bush ? Une puissance militaire, donc, mais pour quoi faire ? Pour suivre qui ?

A ces questions cruciales, la Constitution et ses partisans n'offrent aucune réponse claire. Si ce n'est, comme disait ce très grand humoriste qu'était le Général de Gaulle, de crier :« l'Europe ! L'Europe ! ».

Diana Johnstone
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