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L’euromilitarisme n’est pas une alternative à l’Otan

Nicolas Bárdos-Féltoronyi
12 février 2019

En février dernier, cinq « éclairages » ont été publiés par le GRIP et l'IRIS sur le concept d’armée européenne et ses rapports avec l'Otan. Même si ces textes ne reflètent pas nécessairement ses positions le GRIP a néanmoins décidé de les diffuser en tant que contribution constructive au débat nécessaire sur l’avenir d’une défense européenne commune. Ils explorent des modalités juridiques qui permettraient de mettre en place une armée européenne. Cet exercice de droit tel que nos auteurs l’envisagent est indispensable mais radicalement insuffisant.

Il faut poser des questions politiques

En effet, réfléchir la politique n’est prioritairement pas de nature juridique. Eclairer le débat politique par contre s’avère urgent. Il en pourrait résulter des réformes constitutionnelles. Ne mettons donc pas la charrette devant le bœuf. Posons d’abord des questions proprement politiques. Elles doivent porter sur les risques et les dangers, sur la sécurité et la protection indispensables.

Quelles sécurités par rapport aux risques ou dangers ? La « liste » de l’OTAN parle de risques ou des dangers inventés de toute pièce, tels que Russie, terrorisme général, Etats faillis …. Quant à l’Union Européenne, elle adopte la liste de l’ONU. Celle-ci identifie sept risques ou défis :

  • trois de nature socio-économique: pauvreté; maladies et épidémies; détérioration environnementale;
  • deux de caractère militaire: conflits interétatiques ; prolifération d’armes bactériologiques, chimiques et nucléaires;
  • enfin, deux autres: le terrorisme et la criminalité (incluant le commerce de drogues et d’armes autant que la traite des êtres humains et principalement celle des femmes).

En général, ces “risques ou défis” constituent véritablement les sources majeures de tout sentiment d’insécurité. Tous ces motifs d’inquiétude grave doivent être analysés. Les trois premiers risques ne sont aucunement de nature militaire. Tantôt les mesures sociales accrues (et non réduites), tantôt un système de santé développé ou des mesures environnementales peuvent combattre ces phénomènes. Les risques comme les conflits et la prolifération peuvent souvent être prévenus par la diplomatie et la coopération au développement. Le terrorisme et la criminalité sont les affaires de la police et ne relèvent pas d’actions militaires ou diplomatiques, sauf si, aux yeux de certains, ils deviennent un prétexte à des actions comme « la guerre au terrorisme » des administrations de Washington.

Quid alors de la sécurité et de la défense de l’UE ?

Pour l’UE, quelle défense militaire et quelle armée ? Le vrai débat politique se pose alors sur ces points. Certes, tous les pays ou (con)fédérations d’Etats tels que l’UE ont le droit de se défendre.

Mais, accepter l’OTAN et s’appuyer sur Washington paraît risqué au moins pour trois raisons.

D’une part, les règles de l’OTAN ne sont point des garanties avérées. Il suffit d’en lire attentivement le statut. En fait, l'article 5 est à la base d'un principe fondamental de l'OTAN. Or, il prévoit seulement que si un Allié est victime d'une attaque armée, chacun des autres membres de l'Alliance considérera cet acte de violence comme une attaque armée contre l'ensemble des membres et prendra les mesures qu'il juge nécessaires pour apporter une assistance à l'Allié attaqué. On ne sait pas quelles sont ces mesures. Et, chaque Etat appréciera ce qu’il juge nécessaire. Donc, il n’y a aucun automatisme.

D’autre part, les EUA risqueraient-ils jamais leur propre existence pour quelques alliés en outre-Atlantique ? Enfin et en réalité, l’OTAN sert avant tout à une sorte de colonisation de l’UE que beaucoup rejettent actuellement de plus en plus.

En nous limitant à la sphère internationale, nous pouvons dire que la sécurité d’un pays ou d’une entité quelconque tourne autour de quelques notions de base telles que la défense et la protection de

  • l’Etat, le territoire et la société, ainsi que le bien-être de la population au sens large du terme ;
  • les intérêts socio-économiques communs à tout le monde et pas seulement ceux du monde des entreprises;
  • les valeurs et l’existence de la démocratie et du pluralisme, de la justice et de la légalité ou de la liberté, et des droits humains ;
  • la liberté, la stabilité et l’ordre sur le plan international qui favorisent la majeure partie de la population de chaque pays.

La notion de sécurité se conjugue donc en fonction des menaces, des risques et des défis. Les forces armées ne sont ni une force de police, ni un arbitre politique et encore moins un bâtisseur de société civile. Il faut éviter d’embourber les militaires dans des tâches de maintien de la paix, de ne les utiliser que dans un but d’imposer durablement la paix et surtout d’assurer la défense territoriale.

La démilitarisation et le désarmement comme contribution à la sécurité

A partir de ces diverses considérations, la question de s’armer ou de se désarmer doit affronter des dilemmes sévères et rencontrer des dialectiques redoutables. Dilemmes, car éthiquement et économiquement, nous pouvons ne pas aimer voir réarmer notre pays et les pays de nos alliances militaires telle que l’UE. Un tel réarmement soulève des interrogations graves en termes politico-moraux, de coûts exorbitants d’armes et de démarches de paix. Dans tous les cas, il se prête à la « course des armements », si néfaste. Dialectiques, car un désarmement unilatéral comporte des risques significatifs face à d’autres puissances qui peuvent menacer notre sécurité, tout autant qu’un réarmement provoque des cercles vicieux d’emballements. Malgré ces dilemmes et dialectiques, nous sommes persuadés qu’un armement limité et raisonnable autant qu’un désarmement vigoureux sont, simultanément, possibles afin de garantir notre sécurité extérieure.

Or, ces derniers temps, l'UE ou certains de ses pays membres s’aligne trop fréquemment sur les positions défendues par les EUA en matière de politique étrangère, ce qui ne fait qu’augmenter notre insécurité. C'est ainsi que la Belgique, comme d'autres pays de l'Union, s'est retrouvée embarquée dans la guerre en Afghanistan, en Libye et indirectement en Irak et en Syrie. Ces guerres ne sont pas près de s'arrêter. Le territoire belge sert également aux EUA pour le stationnement de troupes américaines et surtout celui d'armes nucléaires, violant ainsi le Traité de non-prolifération signé par ces deux Etats. Sur la base aérienne de Kleine Brogel, sont ainsi hébergés des centaines de soldats américains. Par ailleurs, 20 bombes atomiques B61 y sont entreposées. D’autres bases y ont récemment été ouvertes, comme celle de Zutendael. De cette façon, notre pays est soumis au risque accru d’attaque ou de riposte nucléaire, alors que les EUA n’en ont aucun.

Il reste encore des têtes nucléaires surtout américaines un peu partout, les budgets commencent à nouveau à grimper dans beaucoup de pays et, contrairement aux discours « humanistes », les forces armées adoptent des postures de plus en plus offensives, voire agressives.

Si l’armée est jugée nécessaire, elle ne doit pas représenter selon beaucoup une source d’inquiétude pour les pays voisins mais s’avérer suffisante pour une intervention collective de plusieurs d’entre eux sous le contrôle de l’ONU. Cette formule permettrait d’enclencher des économies d’échelle, et par conséquent, une réduction des coûts budgétaires et d’accentuer corrélativement le désarmement. Les problématiques du développement d’une défense civile et de la neutralisation progressive de l’UE se prêtent aussi à un débat approfondi. Ce sont des domaines de rêve mais les rêves d’aujourd’hui peuvent devenir des réalités de demain.

Nicolas Bárdos-Féltoronyi
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