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L’ombre de la Russie dans la région du Sahel

M K Bhadrakumar
29 décembre 2021
source : INDIAN PUNCHLINE
https://www.indianpunchline.com/russias-shadows-in-sahel-region/

Vendredi, le gouvernement de transition du Mali a précisé qu'il était engagé avec des entraîneurs militaires russes, alors même que les troupes françaises sont en train de diminuer. Ainsi, il est officiel que des agents de sécurité russes sont déployés au Mali.

Le Mali, pays enclavé de la région du Sahel en Afrique de l'Ouest, est le dernier théâtre de la grande compétition impliquant les grandes puissances qui se joue sous différentes formes suite au lancement des stratégies de confinement des États-Unis contre la Chine et la Russie.

La France, l'ancienne puissance coloniale qui régnait sur le Mali, et l'Allemagne, une autre puissance coloniale avec une histoire violente en Afrique, ont supposément combattu la contre-insurrection dans la région du Sahel depuis plusieurs années.

Cependant, le peuple malien soupçonne, avec de bonnes raisons, que ces puissances européennes ne sont pas sérieuses dans la lutte contre les groupes jihadistes, mais poursuivent leur programme néo-colonialiste.

Des informations étaient apparues dans les médias russes depuis au moins 2019 selon lesquelles les pays du Sahel sondaient Moscou sur le déploiement de conseillers militaires, sur le modèle d'autres régions d'Afrique comme la République Centrafricaine.

La région du Sahel se trouve au dessus de certains des plus grands aquifères du continent et est potentiellement l'une des régions les plus riches au monde. C'est sans aucun doute une région d'une grande importance stratégique, une ceinture de 1 000 km de large qui s'étend sur 5 400 km de l'océan Atlantique à la mer Rouge.

Rétrospectivement, le Forum économique russo-africain qui s’était tenu les 23 et 24 octobre 2019 à Sotchi s'est avéré être un événement géopolitique important où les diplomates russes ont effectivement utilisé l'histoire à leur avantage.

Historiquement, la Russie n'a pas d'arriéré colonial sur le continent africain, contrairement à la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Allemagne, le Portugal ou l'Espagne. La Russie n'a aucun dossier sanglant d'interventions militaires en Afrique, contrairement aux États-Unis. Elle a une ardoise vierge,  - comme la Chine.

Cette histoire est très attirante pour les élites africaines. La Russie n'hésite pas à reconnaître que le gouvernement du Mali l'a approché pour déléguer des entreprises privées pour renforcer la sécurité dans ce pays déchiré par le conflit.

Plus tôt ce mois-ci, le ministère russe des Affaires étrangères a affirmé que Moscou continuerait d'aider le Mali dans sa lutte contre le terrorisme et contribuerait encore à améliorer l'efficacité au combat de son armée.

Le ministère des Affaires étrangères a déclaré : « (..) La Russie continuera à soutenir les efforts collectifs visant à lutter contre le terrorisme dans la région saharo-sahélienne, à offrir une assistance pratique aux pays de cette région, dont le Mali, en termes d'amélioration de l'efficacité au combat de leurs forces armées, de formation des militaires et des forces de l'ordre. »

De son côté, le Mali joue aussi la main ouverte. Dans son discours à l'Assemblée générale de l'ONU en septembre, le Premier ministre malien Choguel Kokalla Maiga a accusé la France d'abandonner son pays avec sa décision "unilatérale" de retirer ses troupes. Le problème du président français Macron, est que sa guerre à cinq nations dans la région du Sahel en Afrique est aussi impopulaire au Mali qu'elle l'est chez elle en France.

Pendant ce temps, les Maliens ont réservé un accueil enthousiaste aux conseillers militaires russes. France 24 a rapporté que les tailleurs de Bamako, la capitale et la plus grande ville du Mali, font des affaires florissantes en confectionnant des drapeaux russes pour répondre à la demande locale.

La guerre de 10 ans de la France a dévasté le Mali et plusieurs autres pays, mais elle n'a pas réussi à contenir la menace des groupes rebelles musulmans affiliés à al-Qaïda et à l'État islamique qui ont incubé dans la Libye voisine à la suite du projet de changement de régime dirigé par l'OTAN pour renverser Mouammar Kadhafi en 2011, projet qui était, assez ironiquement, piloté par la France.

Comme avec l'occupation américaine de l'Afghanistan, des soupçons sont apparus selon lesquels la France avait joué un jeu douteux au Mali. En octobre, le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga a déclaré aux médias russes que les forces françaises avaient secrètement apporté leur soutien à des groupes terroristes tels que le front Ansar el-Din aligné sur al-Qaïda et n'avaient aucune intention de gagner la guerre.

En réalité, Macron n'ordonne qu'un retrait partiel des troupes. La plupart des 5 000 soldats français déployés au Mali ne font que se déplacer vers le sud, vers la zone des trois frontières avec le Burkina Faso et le Niger. La France n'a pas l'intention d'abandonner le Sahel bien que sa réputation soit au plus bas parmi la population locale. Son agenda néocolonial est une évidence.

En effet, le Mali détient de riches gisements d'or, de bauxite, de manganèse, de minerai de fer, de calcaire, de phosphates, d'uranium, etc. L'or domine le secteur minier du Mali ; Le Mali est le 4ème producteur d'or en Afrique. Les ressources minérales du Mali restent relativement peu développées ; son territoire reste largement inexploré et non cartographié.

Les Européens bouillonnent de jalousie et de fureur devant la perspective que les Russes s’installent au Mali et les remplacent pour de bon. Jeudi dernier, la France et 15 alliés de l'OTAN ont publié une déclaration commune dénonçant l'invitation du gouvernement malien au personnel de sécurité russe. Fait intéressant, les États-Unis ont publié une déclaration distincte.

Le fait est que l'OTAN avait prévu de s'implanter au Sahel pour fournir une plate-forme aux puissances occidentales afin qu’elles puissent se concentrer sur leur programme néo-colonial d’exploitation des ressources de cette région. Mais le projet est au point mort puisque la porte d'entrée du Sahel est la Libye où règnent des conditions anarchiques, et où la Russie a déjà une présence établie.

Si la Russie déployait ses ailes également dans la région du Sahel, l'OTAN pourrait tout aussi bien mettre en veilleuse ses rêves africains une fois pour toutes.

Dans l'état actuel des choses, les puissances occidentales désespèrent des incursions de la Chine sur le continent africain. La Chine répertorie 39 pays africains sur le site officiel de la Belt and Road [BRI, « les nouvelles routes de la soie »], qui vont de la Tunisie à l'Afrique du Sud. La Chine a prêté aux pays africains des centaines de milliards de dollars dans le cadre de l'initiative Belt and Road.

La BRI est souvent critiquée par ses détracteurs comme étant une soi-disant « diplomatie du piège de la dette ». Mais les projets BRI en Afrique révèlent une réalité nuancée du fonctionnement de l'initiative dans le monde en développement, où le financement des infrastructures est désespérément nécessaire et où les externalités politiques sont une préoccupation secondaire pour les États bénéficiaires.

La cour faite par la Chine aux dirigeants politiques et militaires africains via des visites de hauts dirigeants de Pékin a été tout à fait exceptionnelle. Cela crée également un espace permettant aux élites africaines de négocier avec les anciennes puissances coloniales européennes.

Le réputé universitaire américain Yun Sun, directeur du Stimson Center à Washington, a déclaré dans un témoignage au Congrès sur la présence et les investissements de la Chine en Afrique que « les aspirations stratégiques de la Chine sont reliées à son engagement économique en Afrique et se renforcent mutuellement ». C'est une observation perspicace.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre la paranoïa des puissances occidentales — que la Russie puisse efficacement être complémentaire au défi chinois, qui est déjà redoutable. En bref, l'agenda néo-colonialiste de l'Occident est mis en échec. Les profondes implications économiques et stratégiques ne peuvent pas être surestimées.

Cela ne veut pas dire que la Russie et la Chine agissent de concert au Mali, bien qu'il soit concevable qu'elles puissent se coordonner et soient, très certainement, sur la même longueur d'onde. L'enjeu est de taille dans la mesure où le Mali dispose d'une grande richesse minérale inexploitée.

Contrairement à la Chine qui s'en tient aux accords commerciaux, la Russie n'hésite pas à déclarer son soutien sans faille à la lutte contre toutes les tendances néo-coloniales en Afrique.

M K Bhadrakumar
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