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L’Afghanistan et la position de la Belgique

François Houtart
21 juin 2008

Pour discuter sur le problème de l’Afghanistan, il est bon de rappeler un certain nombre de points concrets, concernant la société afghane, l’histoire et les structures géopolitiques contemporaines.

1. La société afghane

Une connaissance approfondie de la société afghane est indispensable comme base de réflexion, à la fois pour comprendre les problèmes sociaux culturels internes et la manière dont ils influencent les rapports entre les différentes nations de la région. C’est la raison pour laquelle, le Centre Tricontinental de Louvain-la-Neuve entreprit il y a une vingtaine d’années, une étude des différentes recherches anthropologique publiées sur la question. Elle a permis de rendre compte des variations culturelles profondes entre les différentes parties du pays, d’en décrire les origines, de montrer les similitudes ou les identités existantes entre groupes à travers les frontières et de constater combien l’unité de l’Etat-nation Afghanistan, était à la fois relativement récente et aussi assez précaire, du fait des différences. Nous nous référons à l’étude du Cetri pour une connaissance plus approfondie de cette situation.

2. Le cadre politique

L’organisation de l’Etat-nation, sur le modèle occidental, avec des formes démocratiques institutionnellement définies, n’a jamais pénétré les structures profondes de la société afghane. Sans porter un jugement de valeur sur cette forme d’organisation de la société, on doit constater qu’elle ne concerne seulement qu’une minorité de la population : le secteur occidentalisé, dont les intellectuels ont été formés à l’extérieur et qui avaient en main la responsabilité de l’Etat, de l’éducation supérieure et de la culture formelle. En fait, deux mondes ont coexisté, celui de cette minorité et celui des majorités fonctionnant sur les bases de la société traditionnelle, tant pour les formes de l’autorité politique que pour la dévolution des terres. Il en résulta un fossé considérable entre la classe politique et les milieux populaires, chacun vivant dans son monde, avec relativement peu de points de coïncidence.

Lors d’une visite à Kaboul dans les années 80, ayant été reçu par la Faculté de Droit, j’entends un des professeurs, ancien ministre de la justice, déclarer que les juristes afghans connaissaient très bien le droit romain, le code Napoléon, le droit britannique et qu’à cette époque ils commençaient à bien s’imprégner du droit soviétique. Par contre, ajoutait-il, nous ne connaissons rien des us et coutumes des différentes ethnies qui peuplent notre pays. C’était un aveu particulièrement révélateur.

C’est ainsi qu’au début de la réforme agraire, réalisée par le parti communiste, sur un modèle de redistribution des terres bien pensé, mais dans l’abstrait, on assista à une résistance et même à des révoltes paysannes, défendant les grands propriétaires, parce que ces derniers étaient les chefs de tribu. Plus tard, la situation se normalisa, mais le mal avait été fait. Dans bien des domaines, des phénomènes semblables se manifestèrent, tout au long de l’histoire contemporaine de l’Afghanistan.

Il faut ajouter que la classe politique a toujours été quasi monopolisée, quels que soient les régimes, par les Pachtoum, certes majoritaires, mais situés essentiellement dans le Sud. C’est chez eux également que vont se recruter la majorité des Talibans.

Ces derniers, dont nous reparlerons, s’inscrivent dans la réaction générale d’un islamisme politique promouvant la restauration d’un ordre religieux et politique de l’islam, estimant que la domination des puissances occidentales constitue une agression culturelle et même religieuse. Cela correspond à la naissance du wahabisme dès le début de ce siècle en Arabie Saoudite, pour s’étendre ensuite à travers l’ensemble du monde musulman, aujourd’hui par les Frères musulmans, Al Qaïda et d’autres mouvements ou organisations similaires.

3. L’histoire des interventions extérieures

Il est également important de tirer des leçons des interventions extérieures en Afghanistan, qui toutes se sont terminées par des défaites militaires et des catastrophes sociales. Ce fut le cas des Britanniques, qui occupèrent l’Afghanistan pendant de nombreuses années, mais également des Soviétiques. Ces derniers, très peu populaires dans la population afghane ont été rapidement perçus comme des occupants, plutôt que venant stabiliser le pays, comme le désirait le gouvernement. Une telle intervention, justifiée officiellement, à la fois par le fait de mettre fin à un début de massacre politique en Afghanistan et par la nécessité de contrer les Etats-Unis qui avaient installé des bases maritimes importantes dans l’Océan Indien, coûta très cher à l’Union soviétique, en pertes humaines et en oppositions politiques internes.

C’est alors que les Talibans s’organisèrent comme une force de résistance essentiellement culturelle, mais également politique et militaire. Ils furent appuyés massivement par les Etats-Unis, qui leur fournirent des armes très sophistiquées, y compris antiaériennes et qui, avec la collaboration de la CIA encouragèrent Ben Laden à organiser Al Qaïda pour contrer l’Union soviétique. Leur victoire déboucha sur l’organisation d’une nation islamique, un certain ordre dans le pays, mais aussi l’imposition de la charia et de dispositions juridico-politiques, de moins en moins supportées par l’ensemble de la population, d’autant plus que les phénomènes ethniques jouaient également un rôle important.

Avec l’intervention des forces occidentales, en principe pour appuyer un gouvernement qui se débarrasserait des Talibans, la situation n’a fait que se détériorer. D’un point de vue économique, une partie importante du paysannat ne parvint plus à survivre et d’autre part, la culture du pavot se multiplia. Les Talibans, après la défaite, se réorganisèrent progressivement et leur influence, surtout dans le Sud, ne fait que croître.

La leçon des interventions extérieures est que toutes ont abouti à l’échec. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Comme précédemment, la réponse principale est la fuite en avant et le renforcement des moyens militaires. L’expérience prouve que l’efficacité n’est pas au bout du chemin.

4. La situation géostratégique

L’Afghanistan occupe une position centrale en Asie, car le pays est situé entre l’Asie de l’Est et l’Asie du Sud et Sud-Est. Il possède des frontières avec les grands pays de la région, la Russie, la Chine, le Pakistan, l’Iran. Situé au coeur d’une région pétrolière, qui l’entoure de tous les côtés, le passage des oléoducs et des gazoducs en fait un lien géostratégique fondamental dans l’économie de l’énergie fossile. Tout cela indique que les interventions extérieures ne sont jamais innocentes et qu’au-delà des discours sur les droits de l’homme ou la démocratie, se manifestent des intérêts économiques et géopolitiques bien précis.

5. L’intervention de l’OTAN

Malgré sa définition d’Alliance atlantique, on a vu l’OTAN élargir ses compétences et aujourd’hui s’intéresser à l’Asie centrale, après être intervenu en ex-Yougoslavie et précédemment de manière plus discrète, dans l’Afrique des colonies portugaises. Le patronage des Nations Unies à cette opération de l’OTAN est évidemment le résultat d’un rapport de force au sein de Conseil de Sécurité, où les intérêts des grandes puissances essaient de s’équilibrer.

L’OTAN est évidemment dirigée en fait par les Etats-Unis, qui mènent l’essentiel des opérations militaires. Afin d’obtenir une légitimité, perdue en Irak, le gouvernement des Etats-Unis a besoin de l’apport des autres pays de l’alliance pour mener les opérations en Afghanistan. Il est évident que tout cela est en rapport avec la géostratégie des Etats-Unis, comme puissance militaire dominante dans le monde, destinée essentiellement à conserver le contrôle des sources d’énergie et éventuellement d’autres ressources naturelles. On assiste donc à une véritable vassalisation des pays européens, implicite ou subtile, qui par ailleurs risque de coûter très cher sur le plan humain et financier.

6. Réflexion sur l’avenir

La politique actuelle est le résultat de calculs à court et moyen terme, qui ne peut que mener à l’impasse. Il n’est pas acceptable de prendre comme prétexte le fait que le départ des forces occidentales signifierait le chaos et un bain de sang, argument utilisé en Irak, pour prolonger les opérations. Ceci dit, il est évident que la catastrophe sociale, économique et culturelle, résulta en grande partie importante de l’intervention occidentale, est réelle. On pourrait penser pour l’avenir, à une présence de l’ONU, comme moindre mal, en redéfinissant complètement les termes d’un accord international et qui ne mettrait pas l’organisation des Nations Unies au service des intérêts économiques et politiques dominants. La définition des tâches devraient correspondre réellement à ce qui aujourd’hui est un alibi, c’est-à-dire la reconstruction de la société afghane et sa démocratisation. Une telle initiative devra tenir compte des réalités sociales et culturelles locales.

La présence de la Belgique dans ce qui devient un véritable bourbier est inacceptable politiquement et moralement. Elle ne peut que renforcer la fuite en avant, rendre notre pays complice de l’aggravation d’une situation non seulement locale en Afghanistan, mais plus générale encore dans le monde arabe et musulman aux prises avec le fondamentalisme religieux, sans parler de la responsabilité de notre pays vis-à-vis des victimes humaines et pour les destructions matérielles.

Par contre, la Belgique pourrait donner un signal fort en se retirant de l’Afghanistan, faisant preuve à ce moment d’une vision politique à long terme, d’une affirmation morale et de la conviction qu’il existe d’autres solutions que l’escalade militaire.

François Houtart
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