« Si vous parvenez à vaincre un ennemi stratégique sans faire appel aux troupes américaines, vous atteignez le summum du professionnalisme. » – Général Keith Kellogg
L'hypothèse
En supposant qu’il y ait une certaine logique derrière les actions des États-Unis sur tous les fronts, et qu’il existe une stratégie globale, quelle serait-elle ?
Une hypothèse sombre mais plausible est que la stratégie américaine consiste désormais à "ukrainiser" l’Europe, de sorte que lorsque les hommes ukrainiens viendront à manquer, ils puissent être remplacés par des Européens. Il ne s’agit pas de copier toutes les mesures utilisées en Ukraine, mais d’aboutir au même résultat : un pays si pauvre, si étroitement contrôlé et si hermétiquement isolé de la Russie par la propagande qu’il puisse servir de chair à canon. En Ukraine, cela s’est fait par la thérapie de choc du FMI, la désindustrialisation et une longue campagne qui a transformé le pays en un projet anti-russe. En Europe, les outils sont différents : choc énergétique, perte des intrants russes bon marché, pression budgétaire, réarmement de l’OTAN et le même type de guerre de l’information. Pour que cela fonctionne, le chômage et le désespoir doivent s’aggraver, et une forme d’attaque de la part de la Russie doit être provoquée ou fabriquée de toutes pièces.
Cette préparation ne s’arrête pas à un front conventionnel. Poussée suffisamment loin, cette même trajectoire mène au domaine nucléaire : une Europe suffisamment désespérée pour envenimer le conflit, et des États-Unis capables de rester à l’écart des conséquences. Dans les confrontations nucléaires, comme aux échecs, l’objectif n’est souvent pas de mener la partie jusqu’au bout, mais de placer l’adversaire en zugzwang : une position où chaque coup disponible aggrave la situation.
Ola Tunander, dans «De l’escalade horizontale américaine à la domination russe en matière d’escalade», décrit comment les États-Unis ont atteint la domination en matière d’escalade à la fin de la Guerre froide grâce à leur supériorité en matière de sous-marins d’attaque. En menaçant les sous-marins soviétiques qui transportaient les missiles nucléaires de représailles de Moscou, Washington a sapé la fiabilité de la capacité de seconde frappe soviétique — c’est-à-dire la capacité de riposter après une première frappe US. Le problème central pour les dirigeants soviétiques était la destruction mutuelle assurée (MAD) : la doctrine selon laquelle aucune des deux parties ne lancerait de première frappe nucléaire, car l’autre serait toujours en mesure de la détruire en retour. Une fois cette capacité de seconde frappe remise en cause, la logique de la MAD a commencé à s’effriter et l’Union soviétique a été contrainte de céder.
Du point de vue des grands stratèges militaires occidentaux, l’effondrement de l’Union soviétique et la dissolution du Pacte de Varsovie ont constitué une véritable victoire militaire. La classe politique a pour l’essentiel interprété l’année 1991 comme la fin d’une lutte idéologique, mais ceux qui y ont vu un triomphe militaire n’ont jamais renoncé à l’hypothèse selon laquelle le vainqueur conserve le droit de dicter ses conditions. La restauration de la souveraineté russe par Poutine a donc été perçue comme une violation de ce privilège.
Aujourd’hui, la donne s’est inversée. La Russie a rattrapé son retard dans le domaine des sous-marins et a déployé des missiles hypersoniques — Avangard, Tsirkon, Kinzhal et Oreshnik — qui se déplacent à des vitesses extrêmes et manœuvrent en vol, ce qui les rend extrêmement difficiles à intercepter pour les défenses actuelles des États-Unis et de l’OTAN. La domination en matière d’escalade s’est transférée du côté russe. Toute initiative risquant une escalade verticale comporte désormais davantage d’incertitudes pour Washington que pour Moscou.
C’est pourquoi une nouvelle stratégie a été élaborée. Comme les États-Unis ne peuvent plus se permettre de gravir eux-mêmes les échelons de l’escalade, ils transfèrent la confrontation, en se réservant une certaine marge de déni plausible, à un intermédiaire : une Europe dotée de l’arme nucléaire ou bénéficiant d’un partage nucléaire, poussée à un désespoir extrême. Un tel désespoir pourrait surgir après que des missiles hypersoniques russes auront détruit des usines d’armement européennes clés, après que des dizaines de milliers de soldats européens auront été tués en Ukraine, et après que les forces russes se seront approchées de Kiev, voire de la frontière polonaise.
À ce stade, c’est l’Europe elle-même qui deviendrait la partie ayant la motivation immédiate la plus forte pour intensifier le conflit, tandis que les États-Unis conserveraient à la fois leur distance et leur capacité à nier toute implication. L’Europe ne dispose pas des ressources militaires conventionnelles nécessaires pour mener de son propre chef une escalade décisive ; les évaluations des responsables de l’OTAN et des services de renseignement européens indiquent qu’une véritable capacité de riposte conventionnelle face à la Russie est peu probable avant le début ou le milieu des années 2030. Face à une telle impuissance conventionnelle, les armes nucléaires risquent d’apparaître comme la seule "solution miracle" disponible. Le refrain selon lequel les menaces nucléaires de Poutine ne sont qu’un "bluff" abaisse la barrière psychologique à l’escalade, ce qui pourrait pousser Moscou à recourir aux armes nucléaires afin de restaurer la crédibilité de sa force de dissuasion.
Cette logique concorde avec ce que Tunander a démontré concernant la réalité historique du « parapluie nucléaire » américain. Cela ne signifiait pas que les États-Unis étaient prêts à frapper le territoire russe pour sauver leurs alliés de l’OTAN et risquer ainsi la destruction de villes aux États-Unis. Les armes nucléaires tactiques US étaient destinées à être utilisées en Europe, contre des forces présentes sur le sol européen, précisément pour limiter géographiquement tout échange nucléaire. Le Pacte de Varsovie n’étant plus une cible toute trouvée et la domination étatsunienne en matière d’escalade ayant disparu, ce parapluie a de fait cessé d’exister. En cas de confrontation grave, les États-Unis auraient tout intérêt à déléguer à la fois les combats et le risque nucléaire aux Européens.
Cette stratégie vise à placer la Russie dans une situation où les seules alternatives seraient un retrait stratégique ou la destruction de l’Europe par procuration — une destruction qui se ferait au prix des dégâts que les armes nucléaires européennes infligeraient au territoire et aux forces russes, tandis que le territoire étatsunien resterait hors de portée. On pourrait raisonnablement s’attendre à ce que la Russie cède sous une telle pression. Pourtant, cette méthode multiplie le risque d’une guerre nucléaire par erreur.
Elle place également la Russie face à un grave dilemme. Sergueï Karaganov prône ouvertement depuis plusieurs années une frappe nucléaire limitée contre des cibles européennes afin de raviver la crainte des armes nucléaires parmi les élites et les populations européennes, et de les forcer ainsi à renoncer à leur soutien à la guerre. Mais toute frappe nucléaire limitée contre l’Europe abaisserait elle-même le seuil d’utilisation des armes nucléaires européennes contre la Russie, ou risquerait de déclencher une riposte immédiate. La Russie se trouverait donc confrontée à un choix sans issue optimale : soit tolérer la formation progressive d’un front européen désespéré et doté de l’arme nucléaire, soit agir rapidement et risquer ainsi l’escalade même qu’elle cherche à empêcher — mais contre un adversaire qui reste encore un peu moins puissant qu’il ne le deviendrait si la Russie s’abstenait de frapper.
Le calcul américain semble reposer sur la possibilité d’exploiter ce dilemme. En augmentant progressivement le niveau de pression — en maintenant la Russie dans une situation de "zugzwang" sans pour autant franchir le seuil d’un échange nucléaire stratégique ouvert —, les États-Unis espèrent contraindre Moscou à reculer plutôt qu’à accepter le coût d’une guerre plus vaste. Plus l’Europe est présentée comme un front nucléaire sacrifiable, plus le dilemme s’accentue. L’objectif pourrait être d’imposer la reconnaissance d’une défaite que beaucoup en Occident estiment encore qu’elle leur est due depuis 1991. L’effet concret est de placer l’ensemble du continent européen — ainsi que le processus décisionnel russe — sur le fil du rasoir.
Ce qui suit est une analyse des motivations qui sous-tendent cette stratégie très dangereuse (et psychopathique) ainsi que des mesures économiques, politiques et militaires qui semblent conçues pour créer précisément ces conditions.
Le mobile : une ambition impériale démesurée
Qu’est-ce qui pousserait une puissance à envisager un abandon et une trahison aussi radicaux de ses propres alliés ? La réponse réside dans un système qui ne peut plus se reproduire selon les anciennes règles et dont les dirigeants connaissent les conséquences d’un échec.
Il ne s’agit pas d’un "grand dessein" élaboré dans une pièce enfumée par une poignée de conspirateurs. Il s’agit plutôt du résultat émergent d’un parcours suivant la voie de la moindre résistance au sein d’un réseau de pouvoir compromis. Comme l’ont démontré les dossiers Epstein, un milieu sociologique peut préserver ses secrets non pas par le biais d’une conspiration formelle, mais grâce à une vulnérabilité partagée et à des intérêts mutuels. Lorsque les carrières, les actifs et les responsabilités juridiques sont tous liés au même système, le choix rationnel pour chaque acteur est de protéger ce système à tout prix. Le résultat est indiscernable d’un plan directeur, mais bien plus difficile à réfuter.
Pendant des décennies, le cœur de l’Occident a vécu de la financiarisation et de la délocalisation systématique de la production. Les capacités industrielles ont été transférées vers des pays à bas salaires tandis que les économies métropolitaines s’orientaient vers l’extraction de rentes, l’inflation des actifs et le recyclage de l’épargne mondiale via le système du dollar. Le quasi-effondrement de 2008 a révélé à quel point cette structure était proche du gouffre. Comme l’a montré Michael Hudson dans Killing the Host, les banques ont été sauvées tandis que le fardeau de la dette sous-jacente restait intact. Les taux d’intérêt nuls et les vagues successives d’assouplissement quantitatif n’ont pas rétabli la capacité productive ; ils ont gonflé des bulles encore plus importantes sur les marchés boursiers, obligataires et immobiliers. Les années de la pandémie de Covid ont reproduit ce schéma à plus grande échelle. Les problèmes structurels restent sans solution. Ce qui a été construit, c’est un système plus endetté et plus fragile.
Dans le même temps, les anciens instruments de contrôle externe ont commencé à faire défaut. Le modèle classique « Economic Hit Man », fondé sur la dette, la privatisation et la soumission politique, ne fonctionne plus face à des États qui disposent d’alternatives. Les sanctions censées réduire l’économie russe à "néant" et transformer le rouble en "décombres" n’ont atteint aucun de ces deux objectifs. L’Iran a également tenu bon. Les progrès technologiques de la Chine dans la plupart des domaines critiques ont balayé l’hypothèse d’une supériorité occidentale permanente. Les acteurs africains et d’autres pays du Sud se tournent de plus en plus vers de nouveaux partenaires. La capacité de longue date à maintenir les régions plus faibles dans un sous-développement permanent est en train de s’effriter.
Dans le même temps, les dirigeants savent qu’ils ont du sang sur les mains — et qu’un véritable effondrement du système pourrait enfin les amener à rendre des comptes. Les porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères ont exprimé ce point avec une franchise choquante. En août 2022, Zhao Lijian a diffusé publiquement un mème qui accusait de fait les États-Unis d’avoir perpétré les attentats du 11 septembre dans le cadre d’une opération sous faux pavillon — un acte d’une gravité criminelle sans précédent dont le but était de mobiliser un soutien national et international en faveur de la série de guerres et de crimes de guerre qui ont suivi.
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Wang Wenbin, a également appelé la communauté internationale à examiner les crimes de guerre étatsuniens et à demander des comptes aux responsables, ajoutant que la justice peut être retardée, mais qu’elle ne sera pas refusée. Le bilan criminel est lourd : des récits d’atrocités inventés de toutes pièces pour susciter l’adhésion à la guerre (le témoignage sur les couveuses au Koweït orchestré par Hill & Knowlton, les allégations de viols sous Viagra contre la Libye, le dossier sur les armes de destruction massive en Irak), une longue série d’opérations de changement de régime, et des mécanismes juridiques officiels tels que l’American Service-Members’ Protection Act — plus connu sous le nom de "Hague Invasion Act" - , conçu pour soustraire le personnel américain et allié à la Cour pénale internationale. Selon les principes établis à Nuremberg, la planification et le déclenchement d’une guerre d’agression constituaient le crime international suprême. Une élite qui a agi pendant des décennies dans une impunité quasi totale comprend ce qu’un véritable effondrement systémique pourrait signifier pour sa propre sécurité. La lutte pour l’hégémonie est une question d’existence pour ceux qui dirigent le système. Lorsqu’il ne reste plus d’options plus sûres, ils recourront à toute mesure présentant encore la moindre chance de succès.
Cannibaliser les vassaux
La sécurité de l’Europe a longtemps coûté cher aux États-Unis. Pendant des décennies, les deux ont formé un seul sommet impérial : le cœur historique du système restait culturellement et institutionnellement européen, tandis que la puissance militaire et la structure de commandement financier se concentraient progressivement aux États-Unis. Pendant des décennies, l’Amérique a joué le rôle du partenaire le plus fort qui s’en remettait néanmoins à la civilisation européenne. Le récent spectacle du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, appelant Trump "Papa" montre à quel point cette relation a évolué — et dans quelle direction va désormais cette déférence.
Cet arrangement est désormais en train de s’effondrer. Des forces plus nationalistes et moins enclines à idéaliser l’Europe ont pris le contrôle à Washington. Le continent n’est plus traité comme un partenaire à part entière au sommet de l’ordre fondé sur des règles, mais comme une ressource à exploiter : saigné économiquement, subordonné politiquement et préparé militairement à servir de théâtre sur lequel s’imputeront les coûts du déclin impérial.
Les États-Unis ont massivement investi dans l’augmentation de leur production énergétique nationale afin de survivre à la perturbation imminente — voire à l’effondrement total — des exportations d’énergie en provenance du golfe Persique. Ils se sont préparés au conflit actuel qu’ils ont eux-mêmes provoqué, conformément à la stratégie exposée dans le document de 2009 du groupe de réflexion militaro-industriel Brookings Institution intitulé Which Path to Persia?. Tout en feignant de rechercher une solution, ils ne cessent de prendre de nouvelles mesures pour aggraver le conflit, notamment en utilisant Israël comme un instrument.
L’Europe dépend désormais de l’énergie étatsunienne. Que ce soit par le biais d’une guerre à grande échelle dans le Golfe ou d’une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz (et potentiellement de la mer Rouge également), l’effet pour l’Europe serait le même. Lorsque la crise s’aggravera, les Américains seront en mesure de dire : « Désolés les gars, mais nous avons désormais besoin de toute cette énergie pour nous-mêmes. » Le choc énergétique qui en résulterait accélérerait l’« ukrainisation » de l’Europe — et probablement aussi du Japon, des Philippines et de la Corée du Sud —, les transformant en atouts de première ligne plus désespérés et plus faciles à contrôler face au flanc oriental de la Russie et face à la Chine.
Il ne faut pas être un génie pour comprendre ce que l’explosion du Nord Stream a à voir avec tout cela. Biden a explicitement déclaré qu’ils feraient sauter le gazoduc si la Russie attaquait l’Ukraine, et Blinken et Nuland se sont ouvertement réjouis lorsque cela a été fait. La Suède, le Danemark et l’Allemagne ont classé leurs enquêtes confidentielles, invoquant la sécurité nationale et la confidentialité des enquêtes préliminaires. Concrètement, cela a eu pour effet que les résultats n’ont jamais dû être communiqués à la Russie — ni à aucune autre partie intéressée.
Les États-Unis ont passé des années à faire précisément ce qu’une série de leurs propres observateurs géostratégiques les plus expérimentés avaient prédit qu’entraînerait une intervention militaire russe en Ukraine. En 2008, William Burns, alors ambassadeur à Moscou (qui deviendra plus tard directeur de la CIA), a envoyé un télégramme dont l’objet était «Nyet signifie Nyet.» Il y écrivait que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN constituait « la plus évidente de toutes les lignes rouges pour l’élite russe (et pas seulement pour Poutine) » et ajoutait que la Russie craignait particulièrement que les profondes divisions au sein de l’Ukraine concernant l’adhésion à l’OTAN « ne conduisent à une scission majeure, accompagnée de violences ou, dans le pire des cas, d’une guerre civile. Dans cette éventualité, la Russie devrait décider d’intervenir ou non – une décision à laquelle elle ne souhaite pas être confrontée. » Une décennie plus tôt, George Kennan, l’architecte de la politique d’endiguement, avait déclaré au New York Times que l’élargissement de l’OTAN était « l’erreur la plus fatidique de la politique américaine depuis la fin de la guerre froide » et « le début d’une nouvelle guerre froide. » Stephen Cohen et John Mearsheimer ont lancé le même avertissement pendant des années : pousser l’Ukraine vers l’OTAN reviendrait à forcer la Russie à réagir militairement. Ces avertissements étaient clairs, répétés et ignorés. Les politiques se sont poursuivies.
Pourquoi les élites européennes agissent-elles à l’encontre de leurs intérêts nationaux
Presque tous les analystes des médias alternatifs sont déconcertés par le spectacle offert par les responsables politiques européens, qui agissent comme si leurs pays n’avaient aucun intérêt propre. La Russie n’est pas seulement une superpuissance militaire conventionnelle — classée deuxième derrière les États-Unis dans des évaluations indépendantes telles que le Global Firepower Index, et décrite à maintes reprises par le commandant suprême des forces alliées de l’OTAN lui-même, le général Christopher Cavoli, comme conservant de formidables capacités multidomaines largement épargnées par la guerre en Ukraine. C’est également une puissance nucléaire de premier ordre. La sécurité à long terme et la survie économique de l’Europe dépendent de l’accès à l’énergie et aux matières premières russes ; c’est une réalité que les industriels allemands et un certain nombre de responsables politiques plus lucides ont compris depuis longtemps. Le fait que les dirigeants européens actuels semblent incapables de reconnaître cette réalité élémentaire ne cesse d’étonner les observateurs en marge du courant dominant.
Selon Patrik Baab, reporter de guerre chevronné, les élites européennes et ukrainiennes ont besoin que le conflit actuel se poursuive pour assurer leur propre survie politique et leurs ambitions. Les dirigeants d’Europe occidentale qui ont entraîné leurs pays dans la guerre et ses conséquences financières ne peuvent admettre leur échec sans perdre le pouvoir, et c’est pourquoi ils ne cessent d’aggraver la situation. Certaines élites allemandes, ajoute-t-il, sont également animées par un désir tenace de vengeance suite à des défaites historiques telles que celle de Stalingrad.
Cela constitue certainement une part importante de l’explication. Pourtant, il est difficile de croire qu’un tel comportement autodestructeur ne soit pas également le résultat d’une manipulation délibérée de la politique européenne par les États-Unis. Les arguments en faveur d’une influence systématique des États-Unis sur la prise de décision européenne sont plus solides que ne veulent bien l’admettre la plupart des discours officiels.
Le colonel Lawrence Wilkerson, ancien chef de cabinet de Colin Powell, décrit comment les États-Unis ont systématiquement orchestré l’obéissance politique européenne et l’élargissement de l’OTAN par le biais d’opérations d’influence orchestrées. Après la Guerre froide, Washington a décidé que chaque pays européen — quelle que soit sa taille, ses références démocratiques ou la volonté populaire — devait adhérer à l’OTAN. Pour les pays récalcitrants qui préféraient la neutralité ou dont la population s’opposait à l’adhésion, les États-Unis ont mené des campagnes calquées sur les "révolutions de couleur". Celles-ci faisaient appel à un ensemble d’ONG, d’organisations quasi-gouvernementales, d’agences officielles et de visites très médiatisées de sénateurs et de représentants étatsuniens, soutenant délibérément les minorités politiques pro-OTAN ("tyrannies de la minorité") plutôt que l’opinion majoritaire. Cela a permis d’intégrer avec succès des pays tels que le Monténégro et l’Albanie au sein de l’alliance.
Wilkerson ajoute que la CIA, l’USAID et les instruments connexes ont été utilisés pour façonner l’Europe de l’après-guerre froide elle-même — en formant et en promouvant des dirigeants dociles tout en écartant ceux qui ne correspondaient pas au profil souhaité. Il rappelle comment ils identifiaient et sélectionnaient en permanence les politiciens « dont nous avons besoin », rayant les autres de la liste. Les équipes nationales et les ambassadeurs sur le terrain se chargeaient de ce travail, parfois sous la houlette du Département d’État, parfois sous celle de la CIA.
Ce mode d’influence n’est pas nouveau. Comme l’a expliqué le colonel L. Fletcher Prouty – qui a coordonné pendant des années le soutien militaire aux opérations clandestines de la CIA – à propos du Programme d’assistance militaire dans son livre The Secret Team :
« Ce qu’il faut retenir du Programme d’assistance militaire, c’est qu’il a apporté de nouvelles définitions du rôle et de la responsabilité des forces armées de la nation. Dans un premier temps, ces définitions semblaient tout à fait correctes et ont permis de donner plus de sens au Programme d’assistance militaire (MAP) aux yeux des Américains. Cependant, au fil des années, à mesure que les activités du MAP devenaient routinières et que ces doctrines initiales s’intégraient au "langage militaire" des deux pays concernés – les États-Unis et le pays hôte –, elles ont commencé à entraîner des changements subtils dans le rôle de l’armée US. Cela a conduit à une forme très sophistiquée d’intervention directe dans les affaires intérieures des quarante pays d’accueil et, dans certains cas, a entraîné directement la séparation des forces armées de ces nations de leur contrôle politique par le biais de pratiques qui seront expliquées.
En ce sens, les énoncés de mission élaborés des programmes de sécurité mutuelle constituent une couverture raffinée. Le programme d’aide militaire devient le moyen par lequel l’[Équipe secrète] peut, dès qu’elle constate ou soupçonne une "insurrection subversive d’inspiration communiste", accroître son rôle au sein des forces armées et des organisations politiques du pays d’accueil jusqu’à ce que le trouble dégénère en une flambée d’hostilité ouverte. Ainsi, le "pompier" devient celui qui allume les feux plutôt que celui qui les éteint. »
Par "Équipe secrète", Prouty désignait le réseau informel composé de hauts responsables de la CIA, de membres des forces spéciales militaires et de leurs alliés au sein du pouvoir exécutif et du secteur privé, qui opérait sous un contrôle limité et utilisait des programmes officiels tels que l’aide militaire comme instruments d’intervention secrète. Ce qu’il décrivait pour le Tiers-Monde à l’époque de la Guerre froide présente des parallèles évidents avec le théâtre européen de l’après-guerre froide : l’intégration progressive des forces armées nationales dans les structures de l’OTAN, le flux continu d’aide et de formation militaires, et la séparation graduelle de ces forces du contrôle politique purement national – le tout sous le couvert de la sécurité mutuelle et de la "dissuasion".
Des méthodes brutales ont été utilisées pour maintenir à l’écart du pouvoir les hommes politiques qui n’avaient pas les faveurs de Washington. Des réseaux "stay-behind" Gladio, qui ont implanté des structures clandestines tant au sein de l’OTAN que dans des pays neutres et commis des actes de terrorisme contribuant à contenir toute influence réelle de la gauche ou des mouvements souverainistes, jusqu’aux assassinats non élucidés ou survenus à des moments suspects de personnalités telles qu’Aldo Moro, Olof Palme et Alfred Herrhausen – des dirigeants qui menaçaient l’ordre atlantique en place ou cherchaient des voies plus indépendantes en matière d’économie et de sécurité –, on observe un schéma de pression et d’élimination sélectives. À cela s’ajoutent la surveillance confirmée d’Angela Merkel et d’autres dirigeants européens par la NSA, ainsi que le façonnement plus discret mais persistant des personnalités par le biais de programmes de propagande à grande échelle et de programmes de socialisation des élites tels que les "Young Global Leaders" du Forum économique mondial, qui ont placé des personnalités alignées sur la ligne atlantiste dans des ministères clés, des banques centrales et des institutions européennes à travers le continent. Lorsque l’on considère ces instruments à la lumière de la longue histoire de l’opposition étatsunienne à une véritable neutralité européenne, le tableau qui se dessine est celui d’un effort soutenu visant à garantir que les élites politiques européennes restent structurellement obéissantes à Washington, même lorsque cela porte manifestement atteinte aux intérêts matériels de leurs propres populations.
Le même schéma qui a préparé l’Ukraine à une mobilisation totale est désormais appliqué à l’Europe, mais à plus grande échelle et avec davantage de subtilité. En Ukraine, le processus a été condensé : destruction de l’industrie dans le Donbass, rupture des liens énergétiques et commerciaux avec la Russie, appauvrissement systématique d’une grande partie de la population et instauration d’un état permanent de menace existentielle. Parallèlement à la dévastation matérielle s’est déroulée une purge politique et informationnelle de grande envergure. Les partis d’opposition favorables à toute forme de normalisation avec la Russie ont été suspendus, puis interdits. Les médias russophones ont été restreints ou éliminés. La population a été coupée du discours de l’adversaire. Les Russes ont été systématiquement déshumanisés, de sorte que l’idée de négocier avec eux, voire de reconnaître leur humanité, est devenue politiquement toxique.
L’Europe est soumise à un traitement plus lent mais structurellement identique. La destruction du Nord Stream, le découplage forcé de l’énergie et des matières premières russes, la désindustrialisation qui en résulte (particulièrement visible dans les secteurs chimiques et automobiles allemands), la flambée des prix de l’énergie et l’érosion constante des salaires réels produisent les mêmes conditions matérielles : hausse du chômage, baisse du niveau de vie et sentiment croissant que l’avenir a été annulé. Dans le même temps, une campagne de propagande massive a déshumanisé la Russie et les Russes. Les ‘Unes’ des tabloïds (comme le montrent les analyses des titres du journal suédois Expressen) présentent un flot continu de diabolisation. Les athlètes russes, y compris les sportifs handicapés, les personnalités culturelles russes, voire les chats russes présentés lors d’expositions, ont été soumis à des sanctions collectives. Les médias d’État russes ont été interdits dans toute l’Union européenne afin que les citoyens ne puissent pas entendre l’autre camp présenter son propre point de vue. Les partis politiques ou les voix qui appellent à la négociation ou à la normalisation sont marginalisés, font l’objet d’enquêtes ou sont traités comme des menaces pour la sécurité — selon la même logique qui a conduit l’Ukraine à interdire onze partis d’opposition au cours des premières semaines de l’invasion russe.
Ceux qui remettent en cause ce discours s’exposent à des conséquences concrètes, tant sur le plan professionnel que personnel. Jacques Baud, ancien membre des services de renseignement suisses et analyste résidant à Bruxelles, a été visé par des sanctions de l’UE en décembre 2025 : ses avoirs ont été gelés et ses déplacements restreints, sans procès, pour le "crime" d’avoir proposé des analyses contredisant la ligne officielle. En Suède, Frida Stranne, spécialiste des relations internationales, a fait l’objet d’une campagne de dénigrement soutenue qui l’a rendue pratiquement infréquentable dans les milieux médiatiques et politiques. En Norvège, le professeur Glenn Diesen a été confronté pendant des années à des campagnes de dénigrement systématiques, à des campagnes médiatiques le qualifiant de propagandiste russe, à des pressions exercées sur son université pour qu’elle le licencie, ainsi qu’à des tentatives répétées visant à annuler ses interventions publiques. Le message est sans ambiguïté : s’écarter du discours officiel n’est pas une divergence d’opinion légitime, mais une forme de déloyauté.
Dès qu’un nombre suffisant d’Européens connaîtra la même combinaison de désespoir économique, d’isolement informationnel et de menace extérieure fabriquée de toutes pièces à laquelle les Ukrainiens ont été confrontés, le seuil politique nécessaire pour envoyer des hommes européens dans le broyeur baissera considérablement.
Guerre nucléaire par procuration
De plus, cette influence sur la prise de décision européenne peut servir à créer précisément la situation décrite plus haut : une Europe dotée de l’arme nucléaire pouvant être positionnée comme un front sacrifiable dans une confrontation avec la Russie, tandis que les États-Unis conservent à la fois une distance géographique et une certaine capacité à nier de manière plausible toute implication.
Dans la version extrême de cette logique, les États européens — que ce soit par le biais de bombes nucléaires américaines que des pilotes européens sont formés à larguer dans le cadre des accords de partage nucléaire de l’OTAN, ou par le biais d’une forme de capacité nationale ou européenne partagée — deviennent les acteurs qui franchissent effectivement le seuil nucléaire. Une frappe lancée depuis le territoire nordique ou allemand en direction de Saint-Pétersbourg ou de Moscou déclencherait presque certainement une riposte russe contre les pays à l’origine de cette attaque. Elle ne contraindrait toutefois pas automatiquement la Russie à frapper le territoire américain, car cela risquerait l’anéantissement mutuel de ce qui reste de la civilisation industrielle, y compris la Russie elle-même.
Le calcul consiste donc à penser que la Russie peut être contrainte à un repli stratégique — ou à un échange nucléaire limité au seul théâtre européen — sans que les États-Unis aient à endosser la responsabilité d'avoir initié la menace. Cela équivaudrait à une reconnaissance plus explicite de la défaite, une issue que nombre de responsables de la sécurité occidentale estiment encore qu'elle aurait dû survenir après 1991. Ce n'est qu'à ce stade, selon ce raisonnement, que les États-Unis pourraient consacrer toute leur attention à la rivalité majeure qui les oppose à la Chine.
La question est de savoir si un tel dénouement contrôlé est réellement envisageable une fois le seuil nucléaire franchi. L’effet concret de cette stratégie est toutefois de placer le continent européen sur le qui-vive, tandis que le territoire américain reste, pour l’instant, une zone arrière à l’abri des combats.
Le professeur Ola Tunanders dépeint un scénario quelque peu similaire dans son article Comment la guerre en Ukraine va-t-elle se terminer ? :
Scénario C : « La guerre se poursuit avec des frappes de missiles qui déclenchent une attaque à l’arme nucléaire. Les missiles russes Avangard et Oreshnik, à armement conventionnel, détruiront peut-être des bases militaires européennes et une partie des infrastructures civiles. Les Britanniques et les Français pourraient se sentir contraints de riposter en recourant à l’arme nucléaire. La Russie ripostera alors elle aussi par des frappes nucléaires. Les structures militaires britanniques et étatsuniennes en Europe seront en grande partie détruites. Des centaines de milliers de personnes périront. Les pertes russes seront également importantes, tandis que les États-Unis, à l’instar de la Chine, chercheront à éviter d’entrer en guerre. Il y aura une fracture entre les États-Unis et l’Europe, et l’OTAN pourrait s’effondrer. Des cibles et des infrastructures militaires, notamment au Royaume-Uni, seront détruites. La Norvège s’en sortira mieux, mais cela dépendra de la direction du vent. »
Si l’on revient en arrière et que l’on étudie les plans des Américains en matière de guerre nucléaire pendant la Guerre froide, cela n’est pas hors du domaine du concevable. Tout dépend uniquement des forces qui détiennent le pouvoir aux États-Unis, et je pense vraiment qu’ils semblent s’orienter vers un régime de plus en plus extrême. La prospérité américaine repose sur sa capacité à extraire de la plus-value du reste du monde. Le dollar en tant que monnaie de réserve, la supériorité technologique, une propagande brillante et l’armée ont été les outils utilisés pour maintenir le système. Ces outils perdent désormais de leur efficacité, notamment à cause des BRICS – pourtant, ils doivent maintenir le système s’ils veulent éviter l’effondrement économique et politique. La guerre est existentielle pour toutes les parties.
L’échelle de l’escalade
Les Américains seraient-ils en train de préparer le terrain pour une telle issue ? Beaucoup d’éléments qui semblent illogiques prennent tout leur sens si l’on part du principe que c’est effectivement le cas.
La réponse semble donc être oui. Ce à quoi nous assistons n’est pas une série d’improvisations sans lien entre elles, mais une escalade soigneusement orchestrée dont chaque "ligne rouge" a été repoussée dès qu’il est apparu clairement que la Russie ne riposterait pas par une riposte massive totale, auparavant invoquée comme raison de la retenue.
Au cours des premiers mois de la guerre, les dirigeants occidentaux ne parlaient que d’aide humanitaire et d’équipements défensifs limités. Biden lui-même avait déclaré en mars 2022 que fournir des avions de chasse — sans parler de pilotes ou d’équipages américains — reviendrait à déclencher la « Troisième Guerre mondiale ». Cette ligne a été franchie. Des F-16 ont été livrés. Des systèmes occidentaux à longue portée (ATACMS, Storm Shadow et leurs équivalents) sont désormais régulièrement tirés depuis le territoire ukrainien pour atteindre le cœur de la Russie. Des drones ukrainiens ont frappé des bases aériennes abritant des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire à des milliers de kilomètres du front, une opération d’une telle sophistication logistique qu’il est difficile d’écarter l’hypothèse d’un soutien technique et de renseignement occidental. Il a été prouvé que les réseaux de renseignement militaire britanniques planifiaient et formaient des unités clandestines de partisans et de sabotage ukrainiennes en vue d’attaques contre des cibles russes. Les missiles et les drones qui atterrissent sur le sol polonais ou roumain sont, par réflexe, attribués à la Russie — quelles que soient les conclusions techniques ultérieures. La destruction du Nord Stream a été immédiatement présentée comme un acte russe.
Parallèlement à cette escalade militaire, s’opère une mise au ban systématique, sur les plans culturel et sportif, de tout ce qui est russe, parachevant ainsi la préparation psychologique en faisant de l’adversaire un «autre» absolu.
Chaque étape a été un jour déclarée impensable. Une fois franchie, chaque étape est devenue la nouvelle norme. L’effet politique est cumulatif : l’opinion publique européenne et ses dirigeants ont été conditionnés à accepter comme normal ce qui aurait été considéré comme une implication directe il y a seulement quelques années.
Les échelons suivants de cette escalade sont déjà visibles. Un débat ouvert sur la présence de troupes européennes sur le sol ukrainien — présentée comme une "force de réassurance" post-cessez-le-feu — se poursuit au sein de la Coalition des volontaires, malgré les déclarations russes selon lesquelles de telles forces seraient traitées comme des cibles légitimes. Les programmes de réarmement massif, ouvertement justifiés par la nécessité de se préparer à un conflit de haute intensité avec la Russie d’ici quelques années, créent leur propre logique stratégique : ils donnent à Moscou une incitation rationnelle à frapper de manière préventive les usines d’armement et les centres logistiques européens. Une frappe russe réussie de ce type fournirait, à son tour, aux gouvernements européens le capital politique intérieur nécessaire pour écraser l’opposition restante et accélérer leur implication directe. Du côté russe, les voix appelant à un recours nucléaire limité contre des cibles européennes afin de semer la peur ne se limitent plus à une frange marginale.
C’est dans ce contexte opérationnel que les États-Unis peuvent gérer l’escalade. Les coûts — l’usure des forces conventionnelles et, si l’escalade se poursuit, un échange nucléaire limité — pèsent sur le théâtre européen. Le territoire américain demeure un sanctuaire protégé. La logique qui, durant la guerre froide, évaluait les "pertes acceptables" à des centaines de millions de vies humaines en cas d’échange nucléaire en Europe, trouve aujourd’hui son équivalent contemporain dans les risques calibrés d’une escalade par procuration.
L’« ukrainisation » de l’Europe est la transformation progressive du continent en principal champ de bataille d’un conflit dont l’objectif stratégique est d’épuiser deux des rivaux de l’Amérique tout en préservant le cœur de la puissance américaine.
L’Europe elle-même ouvre la porte aux armes nucléaires d’une manière qui aurait été politiquement impensable il y a seulement quelques années. Les dirigeants ukrainiens, dont le président Zelensky, ont à plusieurs reprises présenté le choix comme binaire : soit l’adhésion à l’OTAN avec des garanties de sécurité crédibles, soit le rétablissement d’une capacité nucléaire. L’opinion publique en Ukraine a évolué en conséquence ; les sondages montrent désormais un soutien substantiel en faveur des armes nucléaires, considérées comme une alternative préférable à des engagements occidentaux incertains. En Allemagne, le tabou s’est fissuré. Des généraux, d’anciens ministres des Affaires étrangères et des personnalités politiques de premier plan ont ouvertement évoqué la nécessité d’armes nucléaires tactiques allemandes ou d’une force de dissuasion européenne indépendante des États-Unis. Alors que le gouvernement rejette toujours l’idée d’une bombe nationale, des discussions avec la France sur la "dissuasion avancée" — y compris un éventuel déploiement temporaire d’avions français à capacité nucléaire sur le sol allié — sont en cours. En Suède, le ministre de la Défense a déclaré que des armes nucléaires pourraient être acceptées sur le territoire suédois en temps de guerre, et le gouvernement a confirmé des discussions préliminaires avec la France et la Grande-Bretagne au sujet d’une coopération nucléaire.
Les accords de coopération en matière de défense signés par la Suède et la Finlande avec les États-Unis laissent délibérément la porte ouverte : ils ne contiennent aucune interdiction explicite en temps de paix qui empêcherait l’introduction d’armes nucléaires US en cas de crise ou en temps de guerre. La Suède a déjà participé à l’exercice nucléaire Steadfast Noon de l’OTAN. À travers le continent, le débat est passé du rejet absolu à une planification d’urgence. Concrètement, il s’agit de préparer le territoire européen, le consentement politique européen et les vecteurs de lancement européens à une mission nucléaire — précisément le rôle requis si les États-Unis entendent limiter un éventuel échange nucléaire restreint au théâtre européen, et épargner le territoire américain d’un Armageddon nucléaire.
Cette interprétation est renforcée par le fait que le sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Elbridge Colby, supervise actuellement une révision classifiée de la stratégie nucléaire qui met délibérément l’accent sur les armes nucléaires tactiques à plus courte portée destinées à des conflits régionaux avec la Russie ou la Chine. Plutôt que de reposer principalement sur la menace d’une riposte stratégique massive, cette révision vise à élargir la « marge de manoeuvre » du président grâce à des systèmes plus crédibles et de moindre puissance susceptibles d’être utilisés contre des cibles militaires spécifiques sans pour autant déclencher automatiquement une guerre nucléaire totale. Des responsables au fait de ces travaux décrivent cette démarche comme un renforcement de la dissuasion élargie et de la gestion de l’escalade sous le « parapluie nucléaire » — précisément le type de capacité calibrée, au niveau du théâtre d’opérations, qui rendrait plus plausible l’envoi de signaux nucléaires par procuration depuis le sol européen, tout en préservant le territoire américain comme base arrière stratégique.
Définir la victoire
Dans cette perspective, les anciens calculs de l’époque de la guerre froide concernant la possibilité de « remporter » un échange nucléaire revêtent une pertinence renouvelée et effrayante. Ces évaluations des années 1970 — illustrées par la célèbre déclaration de l’US Air Force selon laquelle les États-Unis pourraient perdre deux cents millions d’habitants tout en conservant une population survivante plus nombreuse qu’à l’époque de la guerre de Sécession — constituaient des analyses froides et calculées, visant à garantir la survie de l’élite dirigeante et des institutions clés du pouvoir, même si un nombre considérable de citoyens ordinaires venait à périr.
Le véritable critère de victoire était la survie des structures de commandement, des protocoles de succession, des bunkers fortifiés pour les dirigeants et des postes de commandement aéroportés, ainsi que dans la préservation d’une base industrielle et financière minimale (réserves de devises, cadres clés) permettant à l’appareil d’État américain de continuer à fonctionner et de maintenir sa position au sommet du système mondial.
Les programmes de continuité du gouvernement (COG) - tels que Mount Weather, Raven Rock, le bunker du Congrès de Greenbrier, les convois de commandement mobiles et les équipes de soutien de relève prépositionnées - ont été conçus pour préserver la présidence, l’Autorité de commandement nationale, la capacité de la Réserve fédérale à réémettre de la monnaie, ainsi que la chaîne de commandement permettant de poursuivre l’extraction de valeur dans des conditions post-apocalyptiques. La même logique qui tolérait des « pertes acceptables » à l’échelle civilisationnelle dans les années 1970 et 1980 trouve aujourd’hui son écho dans les risques calibrés d’une escalade par procuration en Europe.
Si le sol nordique, allemand ou tout autre sol européen devient la rampe de lancement de frappes suscitant des représailles russes, le territoire continental des États-Unis, protégé par la distance et la doctrine de la destruction mutuelle assurée (MAD), conserve son emprise sur le pouvoir, sa domination énergétique et sa position lui permettant de dicter ses conditions à une Europe en ruine et à une Russie exsangue.
Les mêmes forces qui ont investi dans l’indépendance énergétique nationale américaine, coupé la ligne de vie énergétique directe de l’Europe vers la Russie et maintenu l’option d’une escalade nucléaire par procuration, comprennent que la véritable défaite stratégique pour l’Amérique serait la perte de sa capacité à fixer les conditions de l’extraction des ressources à l’échelle mondiale. Un échange nucléaire limité, confiné en grande partie aux sols européen et russe, suivi d’une reconstruction menée par les États-Unis à des conditions de liquidation, correspond à ce schéma.
Une fois que l’Europe et la Russie se seront épuisées mutuellement dans une guerre d’usure conventionnelle ou dans un échange nucléaire limité, laissant le continent en ruines, ses industries disponibles pour une bouchée de pain et ses populations survivantes désespérées, les États-Unis seraient enfin libres de se tourner résolument contre leur seul véritable concurrent à sa mesure : la Chine.
Les stratèges militaires américains soutiennent depuis longtemps que la véritable menace existentielle n’est pas Moscou, mais Pékin. La doctrine officielle en tient de plus en plus compte : la Stratégie de défense nationale de 2026 donne la priorité à la défense du territoire national et à la dissuasion de la Chine dans la région indo-pacifique.
Une Russie exsangue ne peut pas soutenir efficacement la Chine ; et les États-Unis, après avoir tiré profit de l’effondrement européen, espèrent pouvoir affronter Pékin depuis une relative position de force, que ce soit par l’asphyxie économique ou par un conflit soigneusement calibré dans le Pacifique visant, là encore, à épargner le territoire américain des combats. La même logique qui calculait les pertes acceptables dans un échange nucléaire en Europe sous-tend désormais la planification pour l’Indo-Pacifique : la victoire ne se mesure pas à la survie des populations ni même de celle des alliés officiels, mais à la capacité persistante du système américain à imposer les conditions de l’exploitation mondiale face à son principal rival.
Cui Bono ?
La plupart des gens ne voient que de la folie dans les actions de l’Amérique sous le règne néoconservateur, mais comme Michael Parenti nous l’a enseigné :
« Dire que la politique de George Bush ne fonctionne pas est un commentaire insensé. Ce n’est pas un commentaire défini en termes politiques. Il faut se demander : ça fonctionne pour qui ? Cui bono ?
Quand vous pensez que ceux qui vous gouvernent, qui détiennent la richesse, qui contrôlent les marchés, la main-d’œuvre et les ressources de la société, qui fixent les salaires et contrôlent le marché des médias – quand vous pensez qu’ils sont stupides, c’est vous qui êtes stupide. Vous avez saisi ? OK !
Si vous savez cela et que vous ne savez rien d’autre, vous en savez plus que si vous saviez tout le reste sans savoir cela. Lorsque les dirigeants semblent se diriger aveuglément vers le désastre, demandez-vous : cui bono ! »
En fin de compte, la motivation la plus puissante derrière toute cette stratégie est peut-être la plus simple et la plus personnelle. Les réseaux qui ont piloté l’ordre de l’après-guerre froide savent qu’un véritable effondrement systémique ne se contenterait pas de mettre fin à leur domination géopolitique — il les exposerait au grand jour. Le bilan accumulé des guerres illégales, des faux prétextes, de la prédation économique et du sacrifice délibéré d’alliés deviendrait impossible à dissimuler. Des responsables chinois ont déjà commencé à dénoncer publiquement ces crimes ; d’autres suivront si le mécanisme de protection du système venait à faillir.
Pour ceux qui ont vécu pendant des décennies au-dessus des lois, l’« ukrainisation » de l’Europe et le risque calculé d’une escalade nucléaire relèvent de l’autoprotection. Mieux vaut plonger le continent dans le désespoir et forcer une confrontation qui maintient le système sous respiration artificielle que d’affronter le jour où la musique s’arrêtera et où les comptes seront enfin ouverts.
Cette stratégie vise donc peut-être moins à garantir une hégémonie américaine durable qu’à repousser le moment où la justice rattrapera enfin ceux qui ont traité les pays d’autrui comme des actifs jetables.