l semble que nous en revenions au scénario de tensions majeures entre Washington et l’UE/l’Ukraine, alors qu’ils tentent désespérément de convaincre la Russie de suspendre les combats et d’empêcher l’effondrement de l’Ukraine :

Dans le même temps, la semaine dernière, avec le Parthénon en toile de fond, le secrétaire d’État Marco Rubio a apporté un éclairage supplémentaire sur le rôle de l’Europe. À cette occasion, Rubio a prononcé une diatribe prétentieuse sur la supériorité occidentale, pour laquelle il faut se battre, et a encouragé les Européens à faire les sacrifices nécessaires pour reconquérir cette suprématie une fois pour toutes.
Examinons d’abord le discours de Rubio avant de voir en quoi cette « lutte de civilisation" est, d’une part, un échec (jusqu’à présent) sur le champ de bataille traditionnel, mais s’est avérée extrêmement bénéfique pour les intérêts commerciaux US, au détriment de l’Europe.
À propos de la supériorité "occidentale" :
C’est ici, à Athènes, que nous avons trouvé la première incarnation complète de tous les traits essentiels qui allaient définir l’Occident : une individualité farouche et une ambition implacable ; une exploration et une invention audacieuses ; une soif de découverte, d’aventure, de risque et de gloire. Une curiosité insatiable pour le monde et les principes qui le régissent, une soif de percer les mystères de la nature et de saisir les secrets du cosmos. Une impatience face à la notion d’impossibilité, un refus de toutes les frontières et de toutes les limites, un effort acharné pour scruter les profondeurs de l’inconnu.
… Là où d’autres se repliaient sur eux-mêmes, les Grecs furent les premiers à tourner leur regard vers l’extérieur, à rechercher le frisson et la gloire de découvrir tout ce qui était étrange et nouveau. C’est ce trait de caractère – c’est ce trait de caractère qui allait pousser l’Occident à créer et à construire ce que d’autres ne pouvaient pas faire, nous distinguant ainsi de tant d’autres cultures et civilisations où la stabilité et la subsistance constituaient les fins suprêmes de la vie.
À propos du déclin "occidental" :
Au fil du temps, nous, Occidentaux, en sommes venus à avoir honte de ce même caractère qui faisait notre exceptionnalité. Nous étions gênés que nos réalisations nous distinguent du reste du monde. Notre prospérité est en quelque sorte devenue une source de culpabilité. Nous ne croyions plus que nous méritions notre grandeur ni que nous l’avions gagnée.
Le mot « nationalisme » est devenu un mot tabou. Nous avons donc démoli nos monuments ; nous avons condamné notre propre histoire. Et dans bien trop d’endroits, nous avons appris à nos enfants à avoir honte des pays dont ils hériteraient. Ce faisant, nous avons ouvert nos frontières, délocalisé notre industrie et laissé nos forces armées dépérir et se dégrader.
Et au fil des années, nous semblions céder de plus en plus de notre souveraineté, transférant nos décisions à des bureaucraties mondiales bien au-delà de notre contrôle.
Mais d’autres se sont empressés de combler le vide que nous avions laissé – le vide laissé par notre faiblesse. Et alors que la confiance de l’Occident vacillait, ses adversaires et ses rivaux ne faisaient que gagner en assurance, accumulant leur propre richesse et leur propre pouvoir à notre place.
À propos de la renaissance de l’Occident :
Car la prochaine décennie et les décisions que nous prendrons écriront l’histoire du siècle à venir. La voie que nous emprunterons déterminera si l’Occident conserve sa place à la tête du monde ou s’il se résigne à un avenir d’atrophie, de servitude et de déclin. Soit nous choisissons d’agir maintenant, soit nous perdons toute possibilité d’agir.
Sous la présidence de Donald Trump, les États-Unis ont fait leur choix. Nous choisissons la poursuite sans complexe de la puissance nationale : reprendre le contrôle de nos chaînes d’approvisionnement essentielles, réindustrialiser notre économie, reconstruire notre défense, lutter pour la domination des technologies et des industries de l’avenir.
Sur la militarisation de l’Europe :
[Les Grecs de l’Antiquité] comprenaient que l’art de gouverner exigeait de la prudence et de la diplomatie, mais ils comprenaient également qu’il exigeait la capacité de recourir à la force lorsque la prudence et la diplomatie échouaient.
Ils comprenaient que la puissance ne se résume pas seulement à disposer des moyens de se défendre, mais qu’elle repose aussi sur la crédibilité de sa volonté de les utiliser.
C’est cette conception classique de la politique et de l’art de gouverner que l’administration Trump espère faire revivre – non seulement pour notre pays, mais pour l’ensemble de notre civilisation.
Nous croyons que l’Europe peut sortir de son long sommeil et raviver la flamme qui s’est allumée ici il y a des millénaires.
…Partout sur ce continent, nous assistons à ce que nous espérons être les prémices d’un changement générationnel : une explosion des dépenses de défense, une vague de nouveaux partenariats et programmes, un essor de l’industrie et de la production, dans le sillage des engagements historiques en matière de défense pris l’année dernière à La Haye.
À propos de la guerre des civilisations :
Nous sommes à un tournant – un tournant non seulement dans l’histoire de ma nation, mais aussi dans celle de notre civilisation tout entière.
Les menaces auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui sont tout aussi réelles qu’elles l’étaient sur la scène dramatique de l’Antiquité.
Les intérêts nationaux n’ont pas disparu face aux institutions internationales. La guerre n’a pas disparu simplement parce que nous préférions la paix. D’autres États ont continué à s’armer, à rechercher de l’influence, à se disputer des territoires, des technologies, des ressources, des marchés, de l’énergie et du pouvoir.
Et aujourd’hui, la guerre est de retour. Une nouvelle rivalité oppose à nouveau les grandes puissances. Il y a à nouveau de la vulnérabilité, de l’agression, du terrorisme, tout un univers de nouvelles menaces et d’attaques.
Et enfin, voici, je pense, le point essentiel pour les lecteurs européens. Rubio assimile le nationalisme à l’allégeance à la civilisation occidentale, qui est bien sûr menée par les États-Unis. Et il demande aux Européens de se sacrifier :
[Les Grecs de l’Antiquité] croyaient – farouchement – à l’idéal du grand homme : cet individu exceptionnel qui accède à l’immortalité par ses propres actes. Mais ils croyaient que la gloire et la renommée s’obtenaient par l’effort, le sacrifice et la réalisation de grandes choses au service d’une cause plus grande que soi. Le héros récurrent du monde grec antique était l’homme prêt à tout pour une cause digne de sa loyauté.
… C’est des Grecs que l’Occident a hérité de son sens du devoir : une loyauté inébranlable envers son code, sa cause, son pays. Nos héros, les héros de l’Occident, sont ceux qui choisissent de rester fidèles à leur devoir précisément lorsque c’est le plus difficile et le plus douloureux : l’homme lié par sa parole, le soldat qui n’abandonne pas son poste, le capitaine – ce capitaine proverbial – qui coule avec son navire.
Jusqu’au dernier Européen !
Le « nationalisme » au service de l’Empire
Si le premier mandat de Trump a été marqué par la résistance, le second est placé sous le signe de l’adhésion.
Les oligarques et le gouvernement permanent ont tourné la page de l’imperium woke pour revenir à une adhésion plus honnête au capitalisme autoritaire et à la colonisation. Il s’agit d’une célébration plus flagrante de la violence d’État, marquée par un génocide bipartite et ponctuée d’autres rappels quotidiens :

Il est important de souligner que ce n’est pas simplement le résultat des caprices de Trump. Cela vient de plus haut :

Le capital américain a toujours été dans son ère impériale. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est ce que Rubio décrit dans son discours à Athènes : la concurrence d’autres États (à savoir la Chine) en matière de technologie, de ressources et de puissance économique.
Cela fait maintenant quelques années que le discours occidental est passé des guerriers woke répandant la paix et la prospérité dans un ordre fondé sur des règles, à la lutte civilisationnelle, raciale et religieuse. Malgré ce bouleversement informationnel, il s’agit toujours, pour l’essentiel, d’une guerre économique menée sur le terrain européen, et que les Européens ont déjà perdue.
Nous assistons donc aujourd’hui à une accélération de la géopolitique fasciste américaine. Ce qui se passe en Europe correspond exactement à ce que Rubio exige à l’ombre du Parthénon : un "nationalisme" au service de l’empire.
L’Italie, comme tant d’autres pays à l’époque du carcan budgétaire de l’UE, offre un aperçu de ce qui risque de se produire. Le gouvernement de Giorgia Meloni vient de devenir le plus ancien de l’Italie d’après-guerre. On a tendance à l’oublier aujourd’hui, mais elle était à l’origine une nationaliste virulente, opposée à l’UE et à l’OTAN.
Puis Meloni est devenue l’une des héroïnes grecques de Rubio : une servante néolibérale et impérialiste qualifiée de nationaliste grâce à des positions anti-immigrés qui garantissent que l’immigration continue de profiter au capital.
D’autres, dans les différents pays de l’UE, ont suivi des parcours similaires, et il semble que les deux géants de l’UE, la France et l’Allemagne, soient sur le point de les rejoindre en élisant des nationalistes qui s’enveloppent dans le drapeau tout en réduisant les dépenses sociales et en envoyant davantage d’argent aux États-Unis pour l’énergie et les armes.
Nous assistons actuellement à une vague de contestation généralisée en France et dans toute l’UE, alors que la baisse du niveau de vie atteint un point de rupture. Un optimiste pourrait y voir le prélude à une libération du joug impérialiste étatsunien et du cauchemar du réarmement.
Nous devrions également envisager l’idée que la réaction à l’approfondissement constant du néolibéralisme va conduire à une contre-réaction. Dans un article publié par Essential Europe, Ruben Cober montre comment le terrain est préparé pour un renforcement de l’ordre public, en réponse à ce qui est qualifié de « violences anti-françaises ».
Pendant ce temps, les responsables politiques du centre et de droite soulignent le rôle que le parti d’extrême gauche La France insoumise (LFI) aurait joué dans l’attisement des troubles. Selon le Premier ministre Sébastien Lecornu, le gouvernement et les services de renseignement partageaient l’analyse selon laquelle LFI et ses alliés idéologiques avaient "organisé" les manifestations étudiantes. Les services de renseignement ont qualifié ces événements d’« opération organisée par LFI et ses alliés d’extrême gauche ».
… La majorité silencieuse française soutient de plus en plus Marine Le Pen. Avant même les manifestations, Marine Le Pen était déjà largement en tête dans les sondages pour l’élection présidentielle de l’année prochaine. Selon un sondage réalisé par Toluna Harris Interactive, elle recueillerait entre 33 et 36 % des voix au premier tour, puis battrait tous les autres candidats potentiels au second tour. D’après de nombreux sondages, Mélenchon arriverait en deuxième position en termes de voix au premier tour et affronterait donc Le Pen au second tour, un scénario cauchemardesque pour la France "centriste".
C’est le scénario habituel, et on peut s’attendre à ce que les centristes s’alignent sur une Le Pen qui souhaite poursuivre les coupes budgétaires drastiques plutôt que sur un Mélenchon favorable à l’annulation de la dette. Les politiciens "centristes" n’ont d’autres principes directeurs que leur allégeance aux marchés, et si cela implique de s’aligner sur l’« extrême droite » qu’ils diabolisent depuis des années, alors qu’il en soit ainsi.
Les limites du faux nationalisme
Les appels de Rubio au nationalisme au service de l’empire s’inscrivent parfaitement dans la montée en puissance des faux nationalistes en Europe.
À en juger par le discours du secrétaire d’État, il semblerait que les impérialistes croient pouvoir avoir le beurre et l’argent du beurre. Le pillage de l’Europe sous prétexte de "soutenir l’Ukraine" conduit à la montée du "nationalisme d’extrême droite", puisqu’il n’y a aucune alternative au fondamentalisme du marché pro-guerre.
Des dirigeants vassaux, rebaptisés héros nationalistes, peuvent alors rediriger la colère suscitée par la baisse du niveau de vie vers les immigrés et les adversaires étrangers, tandis qu’ils se préparent à la grande guerre de civilisation.
Un élément qui accrédite cette thèse est la rapidité avec laquelle ces prétendus nationalistes abandonnent des positions si clairement dans l’intérêt national et deviennent, selon les termes de Rubio, le proverbial capitaine qui sombre avec son navire.
Weidel, ancienne employée de Goldman Sachs, dirige le parti "d’extrême droite" Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui s’est d’abord présenté comme anti-UE avant de devenir farouchement opposé à l’immigration. Il a récemment commencé à faire marche arrière sur ses positions anti-Bruxelles, bien qu’il continue d’affirmer vouloir explorer des accords de paix et énergétiques avec la Russie — peut-être avec une marge bénéficiaire pour les États-Unis via Nord Stream.
Que ces politiciens se sabordent eux-mêmes ou qu’ils cèdent à une pression écrasante, ils mettent en évidence une faille majeure de la vision de Rubio. Ce ne sont pas des « Civilizational leaders », des leaders de civilisation.
Si l’on voulait vraiment se préparer à un conflit armé prolongé, un authentique nationalisme serait probablement la voie à suivre. La version factice, qui aggrave les conditions de vie de la majorité de la population et sert avant tout les intérêts de Washington, aura beaucoup de mal à inspirer la population à se battre, à exiger les sacrifices nécessaires et à éviter l’insurrection lorsque les corps commenceront à rentrer dans des sacs mortuaires.
À l’heure actuelle, l’UE est loin de disposer des armements ou des effectifs militaires requis pour mener une « lutte civilisationnelle ». Le cœur de l’empire ne se porte guère mieux.
Le général de division Mohsen Rezaei, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, a rappelé un point important à la suite du discours kitsch de Rubio à Athènes :
« Lorsqu’ils se rendent à Athènes après leur défaite et leur humiliation face à l’Iran pour façonner le récit d’une guerre de civilisation, ils feraient mieux de lire un autre chapitre important de l’histoire : celui où l’empereur romain s’est agenouillé devant Shapur Ier, souverain de l’Empire sassanide. »
Dès lors, une union de faux nationalistes européens — une fausse Europe civilisationnelle — parviendra-t-elle à progresser dans la préparation d’une guerre civilisationnelle ? Jusqu’à présent, malgré la montée des partis d’extrême droite, largement en réaction aux conditions économiques sur le terrain et à la vague d’immigration de ces dernières années, la sauce ne prend pas. Les inscriptions dans l’armée restent faibles, tout comme le soutien à la guerre contre la Russie et aux autres aventures impérialistes menées aux côtés des États-Unis. Et ce, malgré les encouragements d’élites telles que cet individu :

La détérioration économique, le discours incessant sur la guerre hybride et d’éventuels opérations sous faux drapeaux pourraient-ils faire pencher la balance ? Nous allons probablement vite le découvrir.
Ou alors peut-être que la bande des von der Leyen, Merz/Weidel, Macron/Le Pen et consorts se persuadera elle-même que ses guerriers se manifesteront une fois que la véritable guerre aura commencé, ou que l’Europe constitue un sacrifice nécessaire dans le grand projet américain de lutte civilisationnelle.
Ils pourront toujours se réfugier à l’ONU et occuper des postes d’enseignants à l’université de Columbia, à l’instar de l’ancienne ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock, l’une des premières partisanes les plus virulentes de la guerre contre la Russie.
S’ils ont été complices — ou assez stupides — pour mener l’Europe à cet état d’humiliation, il est tout aussi probable qu’ils s’enfoncent davantage dans un conflit où ils finiront par être écrasés.
Pendant ce temps, cette manipulation psychologique permanente sert d’autres objectifs, à savoir la mise en place d’un État policier pour faciliter le pillage d’États en déliquescence.

Qu’il y ait ou non un front oriental à l’avenir, il existe un front bien réel dès à présent.
C’est un front économique, et les Européens sont pris en embuscade.

Alors que les États-Unis prennent le contrôle des voies d’approvisionnement énergétique vers l’Europe dans le Caucase, discutent d’une prise de participation dans Nord Stream et concluent des accords sur le diesel avec la Russie, nous avons une réponse retentissante à la question de Fico (même si je pense qu’elle était rhétorique).
Cela nous ramène à la version hollywoodienne de l’histoire exposée par Rubio à Athènes. Il n’a pas abordé les genres théâtraux de la Grèce antique, mais il a, malgré lui, livré un chef-d’œuvre de tragédie.