Lorsqu’on emprunte en véhicule motorisé la route entre Soignies et Mons, à la hauteur de Casteau, on peut voir des installations un brin intimidantes. Les drapeaux des pays membres de l’OTAN flottent et les bâtiments, souvent en briques rouges, se succèdent derrière les fils barbelés. Il s’agit, comme indiqué en lettres noires sur un fronton légèrement jauni, du Supreme Headquarter of Allied Powers in Europe, en abrégé le SHAPE. Il est sous l’autorité du SACEUR (commandant suprême allié en Europe), le général Alexus G. Grynkewich depuis 2022. Mise en contexte et tentative d’explication du fonctionnement de cette machine.

La « Grande Alliance » contre l’Allemagne nazie durant la Deuxième Guerre mondiale a toujours été pour le moins bancale. Du côté britannique, de nombreux dirigeants affichent, à l’image de Winston Churchill, un anticommunisme radical. Dans le chef des Etats-Unis, il y a eu de nombreuses tergiversations quant au fait de s’engager dans une guerre contre le IIIème Reich. Et les Soviétiques se méfient d’un Occident qui a considéré le régime nazi comme un doberman à lâcher sur eux au moment opportun.
Création de l’OTAN dans le cadre de la stratégie US
Au sortir du conflit, Washington entend asseoir son hégémonie. Le nouveau président Harry S. Truman est issu de l’aide droitière du parti démocrate. Face à lui, les républicains veulent pousser les USA à une attitude encore plus dure vis-à-vis de l’URSS. Le personnel diplomatique est de plus en plus dominé par les partisans d’une telle attitude. Il y a un consensus autour de trois préoccupations :
Dans ce contexte, les Etats-Unis élaborent une stratégie économique et militaire appelée « endiguement » (containment). Le volet économique n’est autre que le plan Marshall. Le volet militaire sera la création de l’OTAN en 1949. En 1951, deux ans après la fondation officielle de cette dernière, ses membres décident de créer une structure militaire commune. Cette dernière doit contenir une chaîne de commandement placée sous la houlette d’officiers états-uniens. C’est donc dans ce cadre qu’est institué l’ACE (Commandement Allié en Europe), placé sous l’autorité du SACEUR. Le premier officier à occuper ce poste est le général Dwight D. Eisenhower. Ce commandement s’installe dans son quartier général, baptisé le SHAPE. De 1951 à 1967, le SHAPE a ses infrastructures à Rocquencourt, dans la banlieue parisienne. En 1952, le deuxième grand commandement stratégique de l’OTAN est créé : l’ACLANT (Commandement allié Atlantique). Il est placé sous la houlette du SACLANT (commandant suprême allié atlantique). Le premier à porter ce titre est l’amiral Lynde D. McCormick.
Installation à Camp Casteau
En 1967, suite à la décision du général De Gaulle de retirer la France de la structure militaire de l’OTAN, le SHAPE est déplacé de Rocquencourt à Camp Casteau, dans une ancienne base militaire belge. Le gouvernement belge crée dès septembre 1966 un comité interministériel baptisé le « Cishic ». Il est présidé par le comte de Kerckhove de Denterghem et compte douze membres. Sa première tâche est de rechercher des bureaux d’études chargés de lui proposer un ensemble de projets concernant l’implantation d’infrastructures militaires. Le Collège des Bourgmestre et Echevins de la ville de Mons de septembre 1966 également, présidé par Léo Collard, passe en revue les possibilités d’accueil en matière de logement et de cours dans les établissements scolaires. La possibilité est envisagée d’organiser des classes où la matière serait dispensée en anglais et en italien.
Les promesses trahies à la Russie
Les 5 et 6 juillet 1990 a lieu le sommet de Londres, dans un contexte d’implosion du contrepoids que constituait le bloc de l’Est. Il génère en novembre 1991 un nouveau concept stratégique pour l’Alliance. La structure de commandement héritée des années de Guerre froide est réorganisée : elle passe de septante-huit à vingt quartiers généraux, avec deux commandants stratégiques.
Le 17 juillet 1990, le chancelier allemand Helmut Kohl signe à Moscou un accord avec Mikhaïl Gorbatchev selon lequel l’Allemagne réunifiée pourra librement choisir à quelles alliances elle adhèrera, ce qui signifie qu’elle pourra rejoindre l’OTAN. Le 12 septembre est signé un traité selon le format « 2 + 4 » (les deux Allemagnes + la France, le Royaume-Uni, les USA et l’URSS). Il stipule qu’aucune troupe non allemande ne se déploiera sur le territoire de l’ex-RDA. Mais concernant le non-élargissement de l’Alliance atlantique à l’est, rien n’est mis sur papier. Comme le déclarera en juillet 2015 Vladimir Poutine au cinéaste Oliver Stone, « ce fut une erreur de Gorbatchev. En politique, tout doit être écrit ».
Selon des archives déclassifiées, le 2 février 1990, le ministre allemand des affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher a expliqué au secrétaire d’Etat US James Baker que « l’OTAN n’étendra pas son périmètre au territoire de la RDA, ni ailleurs en Europe de l’Est ». Baker lui-même prononcera à trois reprises l’expression « pas un pouce vers l’est » lors des rencontres diplomatiques. Ces assurances verbales conduisent les Soviétiques à interpréter la clause relative à l’Allemagne comme impliquant a fortiori qu’aucun autre pays situé plus à l’est ne rejoindrait l’Alliance atlantique. Le 6 mars 1991, peu avant la dissolution du Pacte de Varsovie, une réunion se tient à Bonn entre diplomates occidentaux au sujet de l’intérêt grandissant des pays d’Europe orientale pour l’OTAN. Le représentant allemand Jürgen Chrobog affirme alors que « lors des négociations 2 + 4, nous avons clairement indiqué que nous n’étendrions pas l’OTAN au-delà de l’Elbe. Nous ne pouvons donc pas proposer à la Pologne et aux autres l’adhésion à l’OTAN ».
Pourtant, sous l’administration Clinton, le processus d’élargissement est bien lancé. Guy Spitaels a noté quatre facteurs qui expliquent celui-ci :
En 1999, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque sont donc entrées dans l’Alliance.
C’est dans ce contexte qu’a lieu l’agression de 1999 contre la Yougoslavie. Celle-ci s’inscrit dans un processus visant à vassaliser les Balkans et dans la stratégie du grand échiquier mentionnée plus haut. Un des objectifs de cette guerre, survenue au cinquantième anniversaire de la création de l’Alliance, est de mettre un terme aux débats sur sa raison d’être. En effet, elle a été fondée sous le prétexte de contenir l’influence soviétique. Or l’URSS s’étant effondrée, certains se demandent pourquoi l’OTAN continue d’exister. La guerre offre un argument de poids aux partisans de son maintien.
De nouveaux élargissements et de nouvelles tensions
Le sommet de Prague en 2002 donne son aval à l’adhésion de la Slovaquie, de la Slovénie, de la Roumanie et de la Bulgarie. En outre, il enclenche une nouvelle réorganisation de la structure de commandement de l’Alliance. Le Commandement Allié Europe (ACE) devient le Commandement Allié Opération (ACO). Le commandant des forces alliées en Europe (SACEUR) et son état-major du SHAPE sont désormais responsables de toutes les opérations de l’OTAN, y compris celles autrefois menées par le SACLANT. La structure commandée par ce dernier et basée à Norfolk (Virginie, USA) est désormais chargée de la transformation continue des forces et des capacités de l’Alliance, notamment avec le développement de nouveaux concepts et de nouvelles doctrines. Quant à la structure de commandement subordonnée au SHAPE, elle est réduite, passant de trente-deux à neuf états-majors.
En 2004, c’est au tour des Etats baltes à adhérer à l’OTAN. C’est le résultat de l’exploitation de la rancœur de ces pays vis-à-vis de Moscou.
Le sommet de Lisbonne des 19 et 20 novembre 2010 entraîne l’adoption d’un nouveau concept stratégique où la notion de menace est particulièrement élargie puisque le « terrorisme » et la cybercriminalité y sont intégré. Fort de ce nouveau concept, l’OTAN lance l’année suivante une opération de changement de régime en Libye, au mépris de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU qui ne l’autorisait qu’à installer un corridor humanitaire à Benghazi. Le résultat est la pulvérisation d’un Etat qui, en dépit de ses aspects critiquables, n’en était pas moins très actif dans la défense des intérêts africains face aux puissances occidentales ainsi que la dissémination du « terrorisme » djihadiste au Sahel… Le sommet de Lisbonne comporte aussi un volet Afghanistan, où l’OTAN est clairement embourbée et cherche une sortie honorable. Objectif pour le moins non atteint quand on sait que les troupes de l’Alliance devront procéder à un retrait piteux en 2021. Il est vrai que Washington n’a pu rompre avec son habitude de s’appuyer sur des gens peu recommandables, en l’occurrence les seigneurs de guerre qui ont détruit le pays de 1989 à 1996…
En 2019, l’OTAN accueille le Monténégro et l’année suivante, c’est au tour de la Macédoine du Nord d’y adhérer. L’objectif de renforcer la présence militaire à l’Est pour encercler la Russie est réitérer. Le but est à présent de faire entrer l’Ukraine. Vladimir Poutine a averti dès 2007 les Occidentaux qu’une telle adhésion équivaudrait à franchir les lignes rouges. On connaît la suite, et les risques pour la paix mondiale…