L’OTAN, un outil encore utile pour Washington, mais loin d’être unique
Nicolas Bárdos-Féltoronyi
10 février 2020

Les déclarations du président français Emmanuel Macron sur l’OTAN "en état de mort cérébrale" ont provoqué bien des réactions et s’expliquent par la difficulté de réagir à l’imprévisibilité politique américaine, 

  • face à une Turquie « autorisée par Washington » à envahir une partie du Kurdistan syrien,
  • à propos de l’Iran en matière d’accord de sécurité nucléaire et d’autres traités internationaux,
  • en ce qui concerne le degré de pertinence de la garantie américaine autour de l’article 5 de l’Alliance atlantique, 
  • à propos de la capacité à édifier un véritable pilier européen dans l’Alliance, 
  • en ce qui concerne la volonté de relancer un dialogue euro-russe.

Notre général Francis Briquemont ne dit pas autre chose en évoquant l’OTAN qui serait « obsolète depuis 1989 ». La dissolution de l’Union soviétique la rend  infondée et illégitime. Pour ses partisans, elle a gagné la guerre dite froide. Mais c’était il y a 30 ans. On peut s’interroger sur les raisons de la présence de troupes de Washington sur les territoires européens. Serge Halimi n’a-t-il pas raison de soulever la question : « Jusqu’à quand l’OTAN ? »

Pour moi, l’OTAN sert sans aucun doute à la « sanctuarisation » du territoire américain et garantit la destruction de l’Europe en cas de guerre tout autant que l’engagement de sauvegarder le système capitaliste.

Les EUA sont-ils vraiment engagés par la clause de défense mutuelle ? Iraient-ils jusqu’à mettre en œuvre la dissuasion, c’est-à-dire la menace d’utiliser l’arme nucléaire, pour protéger la frontière ou la stabilité de l’un ou l’autre des Etats membres attaqué,  prenant ainsi le risque de représailles sur leur territoire ? N’entreraient-ils pas, en cas de guerre, en dernier lieu lorsque leurs alliés seraient déjà anéantis? D’abord l’anéantissement de l’Europe ou du Japon, puis la défense de leur propre territoire. Dès lors, notre opposition à l’OTAN est fondamentalement alimentée de cette « sanctuarisations » des territoires américains. Or, nous le savons, quelle que soit l’administration américaine, Washington contrôle l’OTAN à tous points de vue.

L’inquiétude croissante que nous avons se base sur deux faits :

d’une part, malgré tous les discours, l’UE reste, jusqu’à présent, un satellite des Etats-Unis d’Amérique. Cette situation s’opère en vertu du traité de Lisbonne rédigé par les Européens eux-mêmes ; d’autre part, Washington ne supporte plus les vétos répétitifs de ses alliés. Il contourne simplement l’OTAN en créant des bases militaires en Europe sous son propre commandement direct.

Les paragraphes du traité de Lisbonne qui prouvent le caractère de quasi-satellite de l’UE, figurent dans les « dispositions concernant la politique de sécurité et de défense commune » (PSDC) et dans l’article 42 du traité consolidé dont le 2e paragraphe met en évidence le fait que l’OTAN peut affecter l’UE en matière de la PSDC mais pas l’inverse et que la garantie mutuelle de l’UE est sans réserve ; par contre, le fameux § 5 de l’OTAN est relatif au consentement de chacun de pays-membres. 

En voici le texte: « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord. » Le mot-clef en est « …prendra les mesures qu'il juge nécessaires pour apporter une assistance à l'Allié attaqué. »

On y remarque aussi la présence significative de pays-membres neutres ou quasi neutres de l’UE et en l’occurrence : l’Autriche, Chypre, la Finlande, l’Irlande, Malte et la Suède ainsi que le Danemark qui bénéficie de la clause d’exemption en matière de PSDC, soit 7 sur 28, après Brexit ;  mais en même temps, pour les pays-membres européens de l’OTAN,  « le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en œuvre » est l’OTAN. 

En matière de sécurité et de défense, constatons qu’aucun pays européen n’a de base militaire en Amérique du Nord alors que les EUA en disposent des centaines rien qu’en UE. 

Le caractère satellitaire n’est cependant pas absolu dans les secteurs apparemment non stratégiques. Le véto de Willy Brandt opposé à la demande de Washington en 1966 n’est que le début d’une série d’autres dont le dernier est celui de la Hongrie pour s’opposer ces dernières semaines à une rencontre OTAN-Ukraine. Avant cela, les alliés européens ont empêché que l’OTAN assume des missions non militaires, institue une grande Alliance tous azimuts, opère un partage des zones d’intervention en Afrique, fasse adhérer la Géorgie ou l’Ukraine, ou s’occupe des questions énergétiques.

Or, ces « mauvaises plaisanteries » des alliés européens font réagir Washington qui tend à établir une espèce d’« OTAN parallèle » au moyen d’accords bilatéraux dans lesquels les Etats-Unis ont la domination exclusive. Il s’agit de constituer des bases militaires exclusivement américaines en Europe : en Belgique, en Pologne, en Hongrie, au Kosovo, en Macédoine du Nord, en Bulgarie et en Roumanie, et puis plus récemment en Grèce et à Chypre, abstraction faite des bases de l’OTAN, déjà sous contrôle militaire américain. Par exemple, il y a environ 40 000 soldats américains et 179 bases américaines/OTAN rien qu’en Allemagne

Washington se vante que son commandement en Europe, l’EUCOM jouit d’un positionnement unique pour faire avancer les intérêts stratégiques américains à travers l’Eurasie. Du reste, comme dans le passé, Washington n’est pas trop regardant sur les régimes politiques de leurs alliés, pourvu qu’il puisse établir chez ces derniers des nouvelles bases militaires. Il s’agit actuellement de la plus grande présence militaire américaine en Europe depuis longtemps.

L’existence d’une Europe en tant que satellite américain se vérifie aussi dans trois autres domaines. D’une part, l’usage du $ des EUA reste fort répandu encore en Europe. Or ceci permet le « seigneuriage » de Washington, la création bancaire du $ du néant, et l’application des sanctions américaines extraterritoriales. D’autre part, l’UE accepte et applique les sanctions édictées par Washington, pratiquement sans modifications, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’Iran. Elle accepte même les sanctions que les EUA lui administrent, par exemple tout récemment en ce qui concerne l’oléoduc russo-allemand. Ils le peuvent en prétextant que l’usage du $ implique le recours aux banques américaines. 

Enfin, dans aucun de ces cas, les EUA ne respectent l’article 4 de l’OTAN prévoyant les consultations préalables au sein de l’organisation. Depuis longtemps d’ailleurs,  leur implication budgétaire en Europe est fort modeste et la maintenance de l’OTAN est principalement à charge des alliés européens. Ces derniers assument donc les frais de leur propre satellisation !