Biden-Harris : Le retour de l’Amérique que nous aimons
Roland Marounek
9 décembre 2020

« Avec la victoire du ticket démocrate Joe Biden-Kamala Harris, nous pouvons enfin revoir l’Amérique telle qu’elle nous inspire et nous fait rêver. »1

En Belgique comme ailleurs en Europe, les médias et le monde politique dans leur grande majorité n’ont pas caché leur enthousiasme à l’annonce de la victoire de Joe Biden. Une chronique du Soir résume sans doute assez bien le sentiment général2 : Trump est « anti-américain », il ne représentait pas la « vraie Amérique », qui elle est aujourd’hui de retour.  « Une page sombre est en train de se refermer en même temps que s'ouvre celle de l'espoir » ; déclare Ecolo, pour Paul Magnette (PS), « une (mauvaise) parenthèse se ferme » ; G-L. Bouchez (MR) s’exclame « Make America and the World Great again », - l’un n’allant pas sans l’autre pour lui semble-t-il.

La situation ressemble très fort à celle qui a suivi l’élection en 2008 de Barack Obama, qui, lui aussi, refermait la mauvaise parenthèse G.W. Bush.

Résultats concrets sur le plan international – la seule chose qui nous importe finalement ? Là, la distinction est quelque peu plus subtile. Là où le mauvais Bush lançait ouvertement la mauvaise guerre pour le pétrole en envahissant sans trop s’encombrer de justification crédibles et en détruisant l’Irak, faisant descendre au passage des millions de protestataires anti-guerre dans les rues du monde entier, -  au contraire, le bon Obama lançait en sous-main les bonnes guerres pour libérer les peuples libyens et syriens, ramenant la Lybie,  le pays autrefois le plus développé d’Afrique au niveau d’une Somalie, déchirée par les milices rivales, échouant de peu à accomplir le même exploit en Syrie, faisant déborder le jihadisme du Mali au Nigeria, provoquant directement ou indirectement la mort par pogroms ou par noyade de dizaines de milliers d’Africains subsahariens qui avaient trouvé en Lybie un havre et une opportunité de soutien à leur famille.

On peut également citer à l’actif de sa si sympathique administration, l’extension des bombardements en AfPak et son enthousiasme sur l’utilisation extensive des drônes3.

« […] pour la seule année de 2016, l’administration Obama a largué au moins 26 171 bombes. Ce qui signifie que chaque jour de l’année, l’armée américaine a largué 72 bombes ciblant des soldats ou des civils de par le monde, soit 3 bombes par heure. [...] Une des techniques de bombardement favorisée par Obama fut celle des frappes de drones. En tant que commandant en chef, il a étendu l’usage des drones en-dehors des zones de combat déclarées d’Afghanistan et d’Irak, principalement au Pakistan et au Yémen. Obama a autorisé 10 fois plus de frappes de drones que George W. Bush »4

Si en termes d’objectif réel et de résultat concret, la différence entre les deux administrations étatsuniennes successives est difficile à percevoir, par contre la différence en termes d’adhésion politique et médiatique européenne est, elle, spectaculaire : L’ensemble des médias, des partis ‘de gauche’, et en particulier les mouvements pacifistes qui 10 auparavant s’étaient remarquablement mobilisés contre les guerres de Bush, sont restés au mieux atones, quand ils ne soutenaient pas directement  les agressions sur la Libye et la Syrie, et ne relayaient avec zèle la propagande de guerre qui l’accompagne. 

En route vers une nouvelle juste guerre, pour la Liberté, les Droits de l’homme, la défense des minorités… ?

Il est certain que, par rapport à l’ex-présentateur de téléréalité réputé misogyne et raciste, l’équipe de Biden-Harris d’avantage de quoi séduire l’opinion progressiste aux USA et ici : équipe de com entièrement féminine, homosexuel déclaré et représentants de toutes les minorités ethniques au sein de son gouvernement, etc. 

Mais le risque est grand que tous ces ‘gages’ ne constituent en définitive qu’un brouillage à l’attention des opinions progressistes ici et là-bas : l’essentiel, ce n’est définitivement pas le premier Noir président, la première femme vice-présidente, la première amérindienne ministre… ce n’est pas le glamour d’une Michèle Obama chantant Aretha Franklin, ou les blagues charmantes de son mari. 

Ce qui attend le monde avec la nouvelle administration tellement inédite, diverse et multiethnique, ressemble très fort à du déjà-vu : comme l’a répété Joe Biden fin novembre en présentant l’équipe diplomatique de son futur gouvernement : « l’Amérique est de retour, prête à guider le monde »5

Il confirmait ainsi son programme de politique étrangère, exposé quelques mois plus tôt: «  Comme président j’accomplirai immédiatement des actes pour […] faire en sorte que l’Amérique, encore une fois, conduise le monde. »

Dans ses plans, la volonté de convoquer dès sa première année de présidence un « Sommet mondial pour la Démocratie », réunissant les « Nations du monde libre »  -  les pays de l’Otan - qui 

… décidera une « action collective contre les menaces mondiales ». Avant tout pour « contrecarrer l’agression russe, en gardant le tranchant des capacités militaires de l’Otan et en imposant à la Russie des coûts réels quant à ses violations des normes internationales » ; et simultanément, pour « construire un front uni contre les actions offensives et les violations des droits humains de la part de la Chine, qui est en train d’étendre sa portée mondiale ».
Comme « le monde ne s’organise pas tout seul », souligne Biden, les États-Unis doivent de nouveau « jouer le rôle de guide dans l’écriture des règles, comme ils l’ont fait pendant 70 ans sous les présidents aussi bien démocrates que républicains, jusqu’à ce que Trump n’arrive »6

Et sur la base d‘un tel programme, les Européens sont impatients de prouver la fermeté de  leur vassalisation qu’ils pourront à nouveau fièrement arborer. Comme l’a déclaré notre Premier ministre « La Belgique est prête à encore renforcer l’alliance transatlantique pour défendre nos valeurs communes […]. En tant que pays hôte de l’OTAN et de l’UE, nous exprimons l’espoir que sous cette nouvelle présidence, les États-Unis continueront à apporter leur soutien crucial à l’intégration européenne. En agissant ensemble, les États-Unis et une Europe unie peuvent constituer une force extraordinaire capable de renforcer le multilatéralisme au profit de tous. »  

Les déclarations de Biden précisent de quel multilatéralisme il s’agit exactement : Derrière les Etats-Unis,  Guide naturel du monde, les pays de l’Otan en fidèles lieutenants, chargés de faire appliquer les règles du Monde Libre. De l’autre côté du Mur du Bien, les peuples de Corée, du Vietnam, de Nicaragua, d’Irak et tant d’autres, ont sans doute une vision plus concrète de ce que représente ces 70 ans de guidage éclairé du monde. Pour la majeure partie de l’humanité, le changement de représentant du régime US ne changera pas fondamentalement l’équation de base

1. cclj.be
2. « Donald Trump, l’anti-américain », Jean-Paul Marthoz, Le Soir 11/12/2020
3. www.lesinrocks.com
4. The Guardian, 9/01/2017, traduit sur Investigaction
5. rtbf.be
6.Manlio Dinucci, La politique étrangère de Joe Biden